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Morts de Maïdan, guerre au Donbass, corruption : l'heure des comptes a sonné en Ukraine

Depuis l'élection de Volodymyr Zelensky, l'Ukraine vit dans un certain flottement. Alors que Petro Porochenko doit rendre les clés de la présidence avant le 2 juin, les procédures judiciaires s'accélèrent. Et le camp des perdants fait le ménage.

Après le coup de projecteur médiatique de l'élection présidentielle, les grandes manœuvres, moins visibles, ont débuté en Ukraine. Les signes d'une activité intense du président sortant Petro Porochenko – et de son camp – se multiplient, alors que son horizon s'assombrit. Le 7 mai dernier, le chef d'Etat, soutenu par les Occidentaux pendant cinq ans mais largement battu à la présidentielle face à Volodymyr Zelensky, ne s'est pas rendu à une convocation du parquet général ukrainien, dans le cadre de l'enquête sur la révolution du Maïdan de l'hiver 2014, qui s'est soldée par des dizaines de morts, et qui a plongé l'est du pays dans la guerre civile.

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Le spectre des morts de la révolution de Maïdan

Petro Porochenko aura-t-il le temps de s'assurer de son avenir ? Le président sortant pourrait bien perdre, en même temps que la présidence, la maîtrise du timing.

Avec, à la clé, un effondrement de la narration entretenue jusque-là par les autorités ukrainiennes, les Occidentaux et les médias : une révolution qui serait colorée, populaire, spontanée... et pro-Union européenne. 

Les journées du 18 au 20 février 2014 sont restées dans la mémoire des Ukrainiens comme les plus sanglantes de cette révolution : environ 80 opposants, ainsi que plusieurs agents de sécurité ont trouvé la mort. Le 20 février 2014 des snipers dont l’identité reste encore incertaine, ont tiré sur la foule et sur les forces de l’ordre, précipitant la chute de Viktor Ianoukovitch, destitué deux jours plus tard.

En novembre 2017, la justice ukrainienne avait décidé d'ouvrir une «enquête sur la prise de pouvoir forcée en février 2014», donnant suite à une requête du président renversé lors du coup d'Etat, Viktor Ianoukovitch. Celui-ci avait demandé que soit établi le degré d’implication de plusieurs fonctionnaires et hommes politiques ukrainiens dans le coup d’Etat.

Procédures judiciaires et manœuvres dilatoires

Opportunément, Petro Porochenko a avancé comme excuse pour ne pas s'être rendu à la convocation du parquet le fait qu'au même moment, il assistait à la nomination de nouveaux membres de la Cour suprême ukrainienne. Une vidéo a d'ailleurs été publiée sur Facebook, où l'on voit le président ukrainien, le souffle un peu court, poser sa main sur le cœur lors de l'hymne national. Toujours concernant les circonstances de la révolution du Maïdan, Petro Porochenko n'a d'ailleurs toujours pas signé des déclarations datant de novembre 2016.

Le vent semble toutefois avoir tourné. D'après Svetlana Kryukova, rédactrice en chef adjointe du site ukrainien Strana, un groupe de spécialistes s'est formé afin de traduire en justice le président sortant. Selon elle, ce groupe a  également pour but de poursuivre systématiquement «l'élite encore au pouvoir». «Afin d'obliger les tribunaux ukrainiens et les dépositaires de la loi à mettre en prison le président [Porochenko] et son premier cercle», précise-t-elle, citée le 4 mai par le média Lenta.

Petro Porochenko bientôt contraint de passer la main à Volodymyr Zelensky

Mais le temps presse : la constitution ukrainienne prévoit que l'investiture du président élu doit se tenir dans les 30 jours suivant l'annonce, le 3 mai dernier, des résultats de la présidentielle... Soit le 2 juin 2019. Dans une lettre adressée à Andry Parouby, le président du Parlement ukrainien, Volodymyr Zelensky a bien tenté de précipiter le calendrier en proposant la date du 19 mai, mais aucune date n'a été fixée.

En attendant, Petro Porochenko a également entrepris de limoger plusieurs cadres des forces de sécurité. Il a notamment révoqué le commandant de la Garde nationale ukrainienne, Youri Allerov. Celui-ci est mis en cause, en même temps que le ministre ukrainien de la Défense Stepan Poltorak et le chef d'état-major Viktor Moujenko, pour utilisation de méthodes et de moyens de guerre illégaux contre les populations russophones du Donbass. Le Comité d'enquête de la Fédération de Russie, saisi pour crimes de guerre dans cette région russophone, avait lancé des poursuites à leur encontre en 2016.

Pour autant, Petro Porochenko n'est pas le seul à assurer ses arrières. Outre les députés de son parti, le Bloc Notre Ukraine (BNU), menacés de perdre leur poste à l'occasion des prochaines élections législatives, Andry Parouby travaille lui aussi à une sortie honorable.

Cofondateur en 1991 du Parti social-nationaliste d'Ukraine, mouvement néonazi et antisémite qui s'appelle désormais Svoboda, le président du Parlement ukrainien se retrouve, depuis le 10 avril sous le coup d'une enquête du Bureau national anticorruption ukrainien (NABU). Il est soupçonné d'abus de pouvoir, prise illégale d'intérêts et détournement de fonds publics. Face au scandale, dans un pays sommé par les Occidentaux de mettre fin à une corruption endémique, Andry Parouby a fait profil bas, s'affirmant prêt à démissionner si tel était le souhait des députés.

Lors de la campagne de la présidentielle ukrainienne, Volodymyr Zelensky s'était déclaré convaincu de pouvoir «casser le système». S'il réussit à tourner la page de la présidence Porochenko, il lui faudra ensuite s'attaquer à son bilan : une économie ruinée sous perfusion du Fonds monétaire international (FMI), et une quasi-sécession du Donbass. 

Alexandre Keller