France

Campagne déguisée, temps de parole... : pourquoi Macron fait traîner son annonce de candidature

Les opposants au chef de l'Etat pointent depuis plusieurs semaines l'ambiguïté dont il bénéficie en repoussant l'annonce de sa candidature. Ses déplacements sont notamment dans le viseur de la droite, tandis que l'Arcom surveille son temps de parole.

Il faut reconnaître à Emmanuel Macron un certain respect de la tradition, du moins politicienne. Comme tous ses prédécesseurs candidats à leur réélection, le chef de l'Etat français tarde à officialiser sa volonté de rempiler pour un mandat de cinq ans, qui constitue pourtant un secret de polichinelle à moins de trois mois du scrutin présidentiel (10 et 24 avril). 

Il existe cinq précédents comparables sous la Ve République. En 1965, Charles de Gaulle s'était déclaré à un mois du premier tour. En 1981, Valéry Giscard d'Estaing est le dernier candidat à se présenter officiellement, huit semaines avant le scrutin. En 1988, record d'atermoiement pour François Mitterrand, qui annonce se représenter le 22 mars, alors que le premier tour est le 24 avril. A l'inverse, Jacques Chirac est le plus précoce en 2002, en se déclarant de manière impromptue début février, un peu moins de trois mois avant l'élection, et surtout avant son principal rival Lionel Jospin. Enfin, Nicolas Sarkozy s'était annoncé le 15 février 2012, soit un peu plus de deux mois avant le scrutin.

On a un président, candidat en réalité, qui vient à Nice avec les moyens de l'Etat

En somme, le schéma est classique et Emmanuel Macron, qui fait traîner son annonce officielle, n'invente rien ; mais la méthode pose quelques questions quant au respect du processus démocratique. Le problème le plus évident concerne la possibilité pour le président sortant de financer une partie de sa campagne par le biais de fonds publics. Chaque déplacement «sur le terrain» au prétexte de sa mission de chef de l'Etat (en Haute-Vienne et dans la Creuse la semaine passée par exemple) lui permet ainsi de vanter en passant son bilan aux frais du contribuable.

L'opposition cogne à vue sur le sujet, notamment à droite. Le président de LR Christian Jacob a annoncé le 12 janvier vouloir saisir la commission des comptes de campagne, EELV envisageant de faire de même. Le député Eric Ciotti, bras droit de la candidate Valérie Pécresse, a plus récemment dénoncé, le 25 janvier, un «scandale démocratique» et un potentiel «délit pénal». «Il faudra que tous les moyens publics qui sont utilisés […] soient rattachés aux comptes de campagne du candidat Macron», a-t-il souligné sur Europe 1.

Lors du déplacement d'Emmanuel Macron le 11 janvier dans les Alpes-Maritimes, sa rivale Valérie Pécresse avait elle-même fulminé : «On a un président, candidat en réalité, qui vient à Nice avec les moyens de l'Etat, avec les moyens du contribuable. C'est scandaleux. Nous, nous faisons campagne avec nos moyens qui sont modestes. Bas les masques, Emmanuel Macron est candidat», avait-elle déclaré sur France 2.

La droite connaît bien le problème : son candidat Nicolas Sarkozy avait vu ses comptes de campagne rejetés en 2012 par la commission chargée des financements politiques, entre autres après que l'instance avait intégré au calcul de ses dépenses un meeting tenu à Toulon le 1er décembre 2011, deux mois et demi avant l'annonce officielle de candidature du président sortant.

L'épineuse question du temps de parole

Autre souci soulevé par plusieurs prétendants à l'Elysée : le décompte du temps de parole. La question est indissociable de celle des frais de campagne. Emmanuel Macron doit évidemment continuer d'assurer les missions liées à sa fonction, mais comment départager les discours du président de ceux du candidat ? «L'équité est un principe fondamental de la démocratie ! La mascarade doit cesser !», s'était indigné l'écologiste Yannick Jadot en décembre, à la suite d'un long entretien du chef de l'Etat sur TF1 au cours duquel il avait plusieurs fois esquivé la question de sa réélection, tout en insistant sur les projets qu'il souhaitait mener à l'avenir.

Plusieurs candidats avaient alors saisi l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom, fusion récente du CSA et d'Hadopi), ce qui a amené l'institution à faire un point sur la règle le 7 janvier, par l'intermédiaire de son président Roch-Olivier Maistre. «Quand le président s'exprime au titre de sa fonction, le temps n'est pas décompté. Dès qu'il participe au débat national, il est compté. En l'occurrence, sur cette émission, le Conseil a considéré que les trois-quarts de l'émission relevaient du débat politique et l'a donc comptabilisé au titre du temps de parole de l'exécutif. Donc le président n'échappe pas à cette règle», a-t-il expliqué sur Europe 1.

Celle-ci a été fixée par un arrêt du Conseil d'Etat de 2009, qui dispose qu'à chaque fois que le président de la République s'exprime non dans l'exercice de ses fonctions mais sur des questions qui relèvent du débat politique national, il voit son temps de parole décompté à la télévision et à la radio. Pour l'anecdote, ce principe a été édicté par l'instance juridique à la suite d'une plainte de 2007 de François Hollande, alors député socialiste, agacé par l'absence de décompte des prises de position du président Nicolas Sarkozy.

Une déclaration imminente

Concernant l'actuel chef de l'Etat, l'Arcom et la commission des comptes de campagne vont avoir un nouveau casse-tête à gérer le 2 février. Au cours de la même journée, Emmanuel Macron va se rendre à Liévin, dans le Pas-de-Calais, pour parler de l'avenir du bassin minier, puis il sera au musée du Louvre-Lens avec la ministre de la Culture Roselyne Bachelot, avant de terminer par une réunion à Tourcoing, dans le Nord, avec les ministres européens de l'Intérieur dans le cadre de la présidence française du Conseil de l'UE.

L'ambiguïté dont profite pour le moment le chef de l'Etat ne devrait néanmoins pas s'éterniser. Selon Le Monde, Emmanuel Macron devrait se déclarer entre le 1er et le 20 février, ce qui laisserait suffisamment de temps pour récolter les 500 parrainages d'élus nécessaires au dépôt de sa candidature, qui doit être effectué avant le 4 mars. L'annonce semble d'autant plus imminente que son parti, La République en marche, vient de lancer un site de campagne, tandis que plusieurs ministres, dont Clément Beaune, Franck Riester et Olivier Dussopt, ont partagé un visuel «Macron 2022» le 27 janvier, avant de supprimer leurs publications.