France

Soupçons de financement libyen : Ziad Takieddine retire ses accusations contre Nicolas Sarkozy

Coup de théâtre dans l'enquête sur des soupçons de financement libyen de la campagne présidentielle 2007 : Ziad Takieddine, l'un des principaux témoins à charge contre Nicolas Sarkozy, a retiré ses accusations.

C'est un nouveau rebondissement qui vient de surgir dans l'affaire des soupçons de financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. «Je le dis haut et fort, ce juge Tournaire [l'ancien juge d'instruction en charge du dossier] a bien voulu tourner ça à sa manière et me faire dire des propos qui sont totalement contraires aux propos que j'ai dits [...] : il n'y a pas eu de financement de campagne présidentielle de Sarkozy», a déclaré Ziad Takieddine dans une vidéo dévoilée par Paris Match et BFM TV le 11 novembre.

En fuite à Beyrouth alors qu'il a été condamné en juin en France dans le volet financier de l'affaire Karachi, Ziad Takieddine ajoute dans cette vidéo «Je confirme que ceci n'est pas vrai. M. Sarkozy n'a pas eu un financement libyen pour la campagne présidentielle, ni M. Kadhafi ne pouvait le faire parce qu'il ne le faisait jamais».

«La vérité éclate» enfin, a triomphé dans des messages sur les réseaux sociaux Nicolas Sarkozy, mis en examen dans ce dossier depuis mars 2018 pour «recel de détournement de fonds publics», «corruption passive» et «financement illégal de campagne électorale», et depuis mi-octobre pour «association de malfaiteurs».

«Le principal accusateur reconnaît ses mensonges. Jamais il ne m’a remis d’argent, jamais il n’y a eu de financement illégal de ma campagne de 2007», ajoute dans son message celui qui doit être jugé deux fois prochainement au tribunal correctionnel pour deux autres affaires, celle dite des «écoutes» et celle de l'affaire Bygmalion.

«Je demande à mon avocat Thierry Herzog de déposer une requête en démise en examen et d'engager une procédure pour dénonciation calomnieuse contre Ziad Takieddine dont les précédentes allégations m’ont causé un préjudice considérable», poursuit-il.

Une accusation lancée par Mediapart en 2012

En novembre 2016, alors que Nicolas Sarkozy briguait l'investiture de la droite à la présidentielle, l'intermédiaire avait affirmé avoir convoyé entre novembre 2006 et début 2007 «un total de cinq millions d'euros» dans des valises lors de trois voyages entre Tripoli et Paris.

Des fonds qu'il aurait remis à Claude Guéant, directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, mais aussi à l'ancien chef de l'État lui-même. Entendu début octobre par les juges, Nicolas Sarkozy a fourni des éléments qui attesteraient que la rencontre n'a pu avoir lieu le 28 janvier 2007 comme l'affirmait Ziad Takieddine.

Depuis, Ziad Takieddine, âgé de 70 ans, est lui-même mis en examen dans ce dossier pour complicité de corruption, de trafic d'influence et complicité de détournement de fonds publics. Interrogé à au moins quatre reprises par le juge d'instruction Serge Tournaire, il a régulièrement confirmé avoir transporté cet argent libyen destiné à financer la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. 

En janvier 2020, lors de sa dernière audition par les successeurs de Serge Tournaire, Aude Buresi et Marc Sommerer, Ziad Takieddine n'était pas revenu sur ces déclarations.

Sollicitée par l'AFP, son avocate maître Elise Arfi, n'a pas souhaité réagir. Ziad Takieddine est régulièrement décrit dans les médias comme «spécialiste du volte-face». «C'est le maillon faible, il est fou, il est versatile, c'est du pain bénit pour Nicolas Sarkozy», estimait récemment un bon connaisseur de l'intermédiaire.

«Ces dénégations démontrent irrémédiablement que Ziad Takieddine n'est pas crédible comme témoin», a réagi de son côté Me Jean-Yves Dupeux, avocat de l'ancien ministre Brice Hortefeux, témoin assisté dans le dossier.

Mi-octobre, devant les juges pendant plus de 40 heures, l'ancien chef de l'Etat a défendu sa thèse : M. Takieddine, «homme habile», «sans scrupules», «fou» et «manipulateur», aurait abusé «des fonds libyens pour les détourner à son profit», tout en prétendant qu'ils étaient destinés à la campagne de M. Sarkozy.

Un dossier qui repose sur d'autres témoignages

L'enquête «libyenne» avait été ouverte après la publication par Mediapart en 2012, dans l'entre-deux tours de la présidentielle, d'un document censé prouver que la campagne victorieuse de Nicolas Sarkozy cinq ans plus tôt avait été financée par Mouammar Kadhafi. 

En sept ans de travail, les magistrats ont réuni une somme d'indices troublants qui ont donné corps à cette théorie. Toutefois, aucune preuve matérielle indiscutable n'a pour l'heure été retrouvée, même si des mouvements de fonds suspects ont conduit à neuf mises en examen à ce jour.

Le dernier entrant dans ce dossier est Thierry Gaubert, un ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy. Il a été mis en examen en janvier pour «association de malfaiteurs», soupçonné d'avoir touché le 8 février 2006 un virement de 440 000 euros provenant du régime libyen de Kadhafi et qui aurait pu alimenter la campagne de M. Sarkozy. Les fonds auraient transité par une société dénommée Rossfield et appartenant à... Ziad Takieddine, longtemps un de ses intimes.

Le dossier ne repose pourtant pas uniquement sur les accusations de ce dernier, mais aussi sur d'autres éléments comme des témoignages de dignitaires libyens ou des notes des services secrets de Tripoli. Pour l'avocat Vincent Brengarth, avocat de l'association anti-corruption Sherpa, partie civile dans ce dossier, «ce revirement ne trompe personne et n’anéantit en rien les éléments figurant au dossier.»

Pour le journaliste de Mediapart, Fabrice Arfi, ces déclarations ne changent rien et pour lui «les preuves matérielles, elles, demeurent.»

Nombreuses réactions à droite

De nombreuses personnalités à droite ont déjà réagi aux propos de Ziad Takieddine. Ainsi le président des LR, Christian Jacob a redit son «amitié sincère et fidèle à Nicolas Sarkozy» 

Le ton est encore plus vif chez l'ex-LR Xavier Bertrand, président des Hauts-de-France et deux fois ministre sous Sarkozy : «Pendant huit ans, la parole d'une bande d'escrocs a été mise sur le même plan que celle de Nicolas Sarkozy, ancien président de la République».

Elle aussi ancienne ministre, la présidente (ex-LR) de la région Ile-de-France Valérie Pécresse a espéré que «face à ce retournement de situation, [...] la vérité s'imposera rapidement !»

«Le calendrier ne laisse que peu de doutes sur les ressorts politiques de cette affaire et l'énorme préjudice causé à Nicolas Sarkozy pose la question de la partialité de l'instruction et de la fragilisation de notre système démocratique», a ajouté le parti LR dans un communiqué, en déplorant «l'acharnement» dont, selon eux, Nicolas Sarkozy «a été victime».