France

Covid-19 : le Parlement européen fuit Strasbourg pour Bruxelles, suscitant des inquiétudes en France

Strasbourg s'inquiète pour son statut de «capitale européenne». La plénière strasbourgeoise, prévue mi-septembre, est de nouveau annulée et les eurodéputés siégeront à Bruxelles. De nombreux élus français s'offusquent.

L'annonce est tombée le 8 septembre. Dans un communiqué, le président du Parlement européen (PE), David Sassoli, a confirmé que pour la cinquième fois cette année, la plénière strasbourgeoise, prévue du 14 au 17 septembre, était annulée et que les eurodéputés, qui n'ont plus mis les pieds dans l'hémicycle alsacien depuis février, allaient siéger à Bruxelles.

Raison invoquée : la recrudescence de l'épidémie de coronavirus et le classement du Bas-Rhin, et donc de Strasbourg, en «zone rouge» Covid par le gouvernement français.

Cette session devait être la première dans la capitale alsacienne depuis le début de la pandémie en Europe et les mesures de confinement appliquées à partir de mars dans l'Union européenne.

Dans la capitale alsacienne, la nouvelle a suscité l'ire de nombreux élus et acteurs économiques. Elle a d'ailleurs relancé la querelle entre pro- et anti-Strasbourg autour du siège du PE, que les traités ont placé à Strasbourg, lieu des plénières (12 par an, longues de trois jours et demi), tandis que les eurodéputés passent le plus clair de leur temps à Bruxelles.

«On peut comprendre les raisons sanitaires mais elles sont bien pratiques pour un certain nombre d'adversaires de Strasbourg», pointe auprès de l'AFP le député européen centriste du Modem Christophe Grudler, qui s'inquiète d'une «campagne anti-Strasbourg de plus en plus décomplexée». «Pourquoi transférer [la session] à Bruxelles où les conditions sanitaires sont encore pires» qu'à Strasbourg, s'interroge également Christophe Grudler.

Dans la même veine, l'eurodéputée Les Républicains (LR) Anne Sander, estime auprès de France 3 que la décision est «difficile à accepter». «Tout a été fait par nos services et les autorités françaises pour assurer un retour à Strasbourg dans des conditions sanitaires maximum. Rouge à Bruxelles ou rouge à Strasbourg, quelle différence ?», questionne-t-elle.

Dans un communiqué, le parti Agir dénonce lui aussi l'argumentation des anti-Strasbourg : «Les risques sanitaires ne sont pas plus élevés à Strasbourg qu'à Bruxelles et tous les services concernés, que ce soit la Ville de Strasbourg, la préfecture du Bas-Rhin, ou ceux du Parlement ont parfaitement anticipé les besoins avec une préparation logistique et sanitaire complète».

«On ne peut pas exclure que la crise sanitaire soit instrumentalisée par les parlementaires hostiles à Strasbourg», fait savoir à l'AFP, le 8 septembre, la maire Europe Ecologie - Les Verts (EELV) de Strasbourg, Jeanne Barseghian.

On ne peut pas exclure que la crise sanitaire soit instrumentalisée par les parlementaires hostiles à Strasbourg

L'eurodéputé de la Gauche républicaine et socialiste – placé sur la liste de La France insoumise lors des dernières européennes – Emmanuel Maurel considère également qu'«il est temps que la France fasse entendre sa voix et proteste» : «Le siège officiel du Parlement européen est à Strasbourg. Il n’y a aucune justification "scientifique" à ce que l’Alsace soit considérée comme plus "dangereuse" que la région de Bruxelles.»

«La bataille [du siège strasbourgeois du PE] a toujours été un combat féroce et c'est un combat qui ne repose pas sur la bonne foi», analyse de son côté, pour l'agence de presse, l'élu de La République en marche (LREM) Alain Fontanel, conseiller municipal strasbourgeois d'opposition. Sur Twitter, il annonce d'ailleurs que le secrétaire d'Etat chargé des Affaires européennes, Clément Beaune, sera à Strasbourg le 14 septembre pour soutenir son statut de «capitale européenne». Alain Fontanel souhaite qu'Emmanuel Macron écrive «avec force» au président du PE, David Sassoli, afin notamment de respecter les traités.

Le 8 septembre, de nombreux eurodéputés n'ont en effet pas manqué de saluer l'annulation, à l'image du Néerlandais Bas Eickhout, vice-président du groupe des Verts et favorable à des sessions uniquement bruxelloises : «C'était seulement une décision logique à prendre», a-t-il écrit sur Twitter, assurant qu'«une large majorité des eurodéputés veulent un siège unique».

Strasbourg menacée dans son statut de «capitale européenne» ?

Plus largement, beaucoup redoutent que cette nouvelle annulation n'écorne le statut européen de Strasbourg, siège du PE mais aussi d'institutions telles que le Conseil de l'Europe ou la Cour européenne des droits de l'Homme.

«Il y a un risque à terme», s'inquiète Christophe Grudler. «Il y a une menace», renchérit Alain Fontanel, même «si on est protégés par les traités», qui prévoient que tout changement de statut ne pourrait être décidé qu'à l'unanimité par les Etats membres de l'UE.

«Il faut être inquiet, c'est le meilleur moteur pour continuer à se mobiliser et se battre», poursuit-il, envisageant de réclamer «des compensations» comme des sessions supplémentaires ou rallongées...

«Strasbourg et l’Alsace sont des capitales européennes, et le resteront», a tenu à rappeler fermement, sur les réseaux sociaux, la ministre déléguée à l’Insertion Brigitte Klinkert.

Dans un communiqué, le Parti socialiste (PS) s'inquiète par ailleurs de «la tentation d’une concentration des institutions à Bruxelles [qui] irait à l’encontre de l’esprit qui a présidé à la construction européenne». «La capitale alsacienne doit rester le siège du Parlement européen», appuie le PS.

Nouvelle tuile pour les hôtels et restaurants

«Les traités internationaux sont bafoués et surtout, la position de la France est bafouée», réagit auprès de l'AFP Pierre Siegel, président de la délégation hôtelière du syndicat patronal Umih Bas-Rhin.

Avec une année 2020 économiquement saccagée par le Covid, les sessions du PE annulées vont évidemment plomber davantage encore les recettes des hôteliers et restaurateurs strasbourgeois, explique-t-il, fataliste.

L'eurodéputée centriste UDI et ancienne maire de Strasbourg, Fabienne Keller, lance sur internet une mobilisation citoyenne afin de défendre Strasbourg avec de possibles actions prochainement.