France

La presse vent debout contre l'idée d'un «Conseil de l'ordre des journalistes»

La proposition du secrétaire d'Etat Cédric O de créer un Conseil de l'ordre des journalistes pour permettre à l’Etat de légiférer à l’encontre de médias soupçonnés de bafouer l’éthique journalistique a largement fait réagir au sein de la profession.

Dans un entretien à l’agence de presse Reuters publiée le 25 juin, le secrétaire d’Etat au Numérique Cédric O a plaidé pour la création d’un dispositif au sein de la presse pour lutter contre les fake news, n'excluant pas que le gouvernement se saisisse du dossier. «Je considère qu’il doit y avoir un Conseil de l’ordre des journalistes, des journalistes entre eux, qui prennent des décisions et qui disent à l’Etat : "Vous devez retirer l’agrément de tel ou tel canard, mettre des avertissements."» Dans cette plaidoirie, l'ancien conseiller de l'Elysée en a profité pour accuser RT France et Sputnik d’ingérence. Selon lui, ces deux médias auraient comme but ultime de porter au pouvoir «tel ou tel parti politique». 

S'il admet qu'il ne revient pas à l’exécutif de sanctionner les médias diffusant de fausses nouvelles, Cédric O a néanmoins estimé qu'à : «Un moment, devant la menace contre la démocratie, on le fera.» «Ce sera le CSA ou une autorité indépendante qui va décider ce qu’est une infox ou pas.»

Cette annonce a déclenché de très nombreuses réactions de journalistes et de personnalités liées professionnellement à la presse.

Le patron de Mediapart Edwy Plenel a rappelé toutes les atteintes à la profession exercées par le gouvernance actuelle : «Après les lois secret des affaires et fausses nouvelles, les tentatives de perquisition, les convocations à la DGSI, les violences policières, nouvelle confirmation que ce pouvoir illibéral et conservateur a décidé de s’attaquer à la liberté de la presse.»

Le Syndicat national du journalisme (SNJ-CGT) s'est élevé contre cette déclaration du secrétaire d'Etat qu'il estime être «une proposition empoisonnée de ces apprentis sorciers contre le journalisme, la liberté d’informer et la liberté d’expression.»

Chercheuse au CNRS, Claire Sécail a qualifié de dangereux les gens comme Cédric O qui veulent mettre la presse «au pas». Elle a estimé que cette initiative revenait à «menacer la démocratie au nom des menaces contre la démocratie».

Fabrice Arfi, le célèbre journaliste d'investigation de Médiapart a ressorti une interview d'Emmanuel Macron dans laquelle l'actuel président rejetait cette idée de contrôle étatique sur la presse. «Interrogé en mai 2017 sur la proposition du FN de créer un ordre des journalistes, Emmanuel Macron avait répondu : "Je n'avais pas croisé cette idée depuis l'Italie des années 30". Son secrétaire d'Etat Cédric O veut désormais la même chose…»

Autre journaliste à Mediapart, Ellen Salvi‏ s'est également élevée contre cette tentative d'ingérence des autorités dans la profession. «Tant qu’à faire, on pourrait aussi demander à l’État d’écrire directement les papiers», a-t-elle écrit sur son compte Twitter..

«OMG [Oh My God !] imaginez si c’était la France insoumise qui avait dit ça sur ce ton», a écrit pour sa part Abel Mestre, journaliste au Monde.

«Une interview hallucinante du secrétaire d’Etat au Numérique. Si Russia Today contrevient à la loi, il suffit de la poursuivre. Mais la vision de la profession proposée par le ministre relève d’une caporalisation du journalisme absolument inacceptable», a estimé l'historien Christian Delporte.

«L’État qui contrôle la presse ? Dans une démocratie ce doit être le contraire ! On marche sur la tête ! Journalistes, RÉVEILLEZ-VOUS !!!», a lancé Didier Maïsto, le président de Sud Radio.

Le journaliste Florent Latrive, délégué au nouveaux médias de France Culture a relevé une double attaque contre la liberté de la presse. «A quelques jours d'intervalle, le gouvernement lance deux fusées éclairantes : un "Conseil de l'ordre des journalistes" (Cédric O) après une remise en cause des équilibres de la loi de 1881 (Nicole Belloubet)», a-t-il écrit.

En effet, la garde des Sceaux Nicolle Belloubet s'apprête à constituer un groupe d'experts pour lancer «une réflexion approfondie sur la liberté d'expression sur les réseaux sociaux». La loi de 1881 sur la liberté de la presse pourrait en sortir modifiée.

«Ce gouvernement est déterminé à museler la presse au nom d’une pseudo lutte contre les fake news et la désinformation», a écrit pour sa part Sabrina Grimaldi, éditorialiste et militante du Parti pirate.

Le dessinateur Allan Barte a également commenté en image la proposition du secrétaire d'Etat, laissant entrevoir ce que pourraient être les conséquences d'une telle mesure.

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