Force spatiale américaine : plus une restructuration qu’une révolution

Trump a annoncé la création d'une force spatiale. Pour l'expert en Défense Philippe Migault il ne s'agit là que de marketing politique interne aux Etats-Unis et n’annonce pas une militarisation de l’espace puisque que celle-ci... a déjà eu lieu.

On ne prête qu’aux riches. Donald Trump vient, une fois encore, de provoquer une foule d’indignations, de condamnations, de réactions angoissées, en ordonnant la création, le 18 juin dernier, d’une «force spatiale» américaine. Il n’y a, pourtant, aucune raison objective de sur-réagir. Le président des Etats-Unis, une fois encore, ne fait que suivre la logique initiée par ses prédécesseurs, Républicains et Démocrates, ayant toujours soutenu les programmes spatiaux du Pentagone.

La seule innovation réelle sera le changement de format des forces armées américaines, la nouvelle entité, si elle voit le jour, ayant vocation à être pleinement indépendante de ses devancières (US Army, US Marine Corps, US Navy, US Coast Guard, US Air Force par ordre de création).

 Le Kremlin a déjà mis sur pied ses propres forces aérospatiales

Pour le reste, il s’agira essentiellement d’un jeu de chaises musicales, impliquant un transfert de moyens matériels et humains des autres armées vers le commandement de la force spatiale.

Celle-ci, en dépit d’un budget de la défense américain connaissant une folle croissance, proportionnelle au creusement du déficit public des Etats-Unis (717 milliards de dollars pour le Pentagone en 2019) ne va pas surgir de terre ex nihilo. Cette mutation n’ira pas sans heurts, ni grincements de dents, toutes les armées du monde détestant devoir se dessaisir de la moindre de leurs prérogatives ou de leurs capacités au profit d’une autre, fût-elle au service de la même nation. On voit mal notamment l’US Air Force accepter de se séparer de son Air Force Space Command – et des milliards de dollars de budget afférents – sans combattre. Cette fronde, engagée, au sein du Pentagone, est d’ailleurs le principal obstacle que devra surmonter Donald Trump s’il veut être obéi.

Et la Russie est bien placée pour le comprendre.

Le Kremlin a déjà mis sur pied, en août 2015, ses propres forces aérospatiales (VKS), fruit d’une fusion entre les forces de défense aérospatiales russes (VVKO) et l’armée de l’air russe (VVS). Cette nouvelle armée a elle aussi été créée en dépit de multiples oppositions survenues en interne depuis les premières tentatives de restructurations, courant 2011.

Désormais opérationnelle, elle illustre bien l’adaptation logique des autorités politiques et militaires à l’élargissement inéluctable du champ de bataille, depuis les basses couches de l’atmosphère jusqu’aux altitudes exoatmosphériques.

Pour les puissances militaires majeures (Etats-Unis, Russie), détenant à la fois des capacités de dissuasion nucléaires et des moyens de défense antimissiles balistiques, toutes les missions sont liées dans l’éventualité d’un conflit interétatique de haute intensité. Qu’il s’agisse de frapper l’adversaire ou, a contrario, de se prémunir de la riposte ennemie dans un cadre d’échange de feux – nucléaires ou non – les technologies utilisées ont toutes des implications spatiales faisant appel à des outils mutualisables.

La force spatiale américaine, par ailleurs, n’annonce pas une militarisation de l’espace comme on a pu le lire. Parce que cette militarisation a déjà eu lieu

Le caractère dual des fusées de grand format – lanceurs spatiaux ou missiles intercontinentaux (ICBM) – est bien connu. Les armées russes et américaines mettent en œuvre les deux. Les premiers à des fins de mise en orbite de satellites militaires, voués à l’observation, à l’alerte avancée, aux communications et au  guidage. Les seconds à des fins de frappe éventuelles. Fournisseurs industriels fréquemment identiques, procédures de mise en œuvre voisines… : il est logique de regrouper lanceurs et ICBM ensilotés au sein d’une même entité.

Mais il est aussi logique d’y adjoindre l’ensemble des moyens dévolus à la mise en place d’une défense antimissiles balistiques multicouches de territoire. Cette dernière recourt pour ses missions aux mêmes senseurs, satellites et radars terrestres d’alerte avancée, que ceux permettant de détecter une agression nucléaire. De même l’adjonction des engins permettant de réaliser des destructions de satellites adverses (missions ASAT) afin de priver l’ennemi de moyens de guidage et/ou de communication, a un sens.

La décision de Trump, annoncée avec l’emphase habituelle du personnage, relève plus du marketing politique à usage interne  

La force spatiale américaine, par ailleurs, n’annonce pas une militarisation de l’espace comme on a pu le lire. Parce que cette militarisation a déjà eu lieu. Guidage par GPS ou par Glonass, communication, observation… : nous y avons déjà fait allusion, la plupart des armées modernes sont étroitement dépendantes de moyens en orbite. Quant au développement d’une capacité militaire offensive américaine, qui serait déployée en permanence dans l’espace, elle demeure contraire au traité de l’espace de 1967, interdisant de tels systèmes.

Certes les Américains, qui se sont retirés unilatéralement du traité ABM de 1972 dès qu’ils en ont eu l’occasion, font peu de cas des traités internationaux de désarmement ou de limitation des armements. Quant aux X-37B de l’Air Force Space Command, malgré les dénégations américaines et les analyses scientifiques visant à démontrer leur caractère non offensif, ils sont regardés de très près. Y compris en France.

Mais Donald Trump n’y est pour rien. Et sa décision, annoncée avec l’emphase habituelle du personnage, relève plus du marketing politique à usage interne que du changement de paradigme, de la restructuration plus que de la révolution.

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