Les annonces successives issues du Sahel, puis de N'Djamena, ont été immédiatement présentées comme le début d'un effondrement africain de la Cour pénale internationale. La réalité juridique est moins spectaculaire. Le Niger a notifié son retrait le 18 juin 2026, le Burkina Faso et le Mali le 24 juin. En vertu de l'article 127 du Statut de Rome, ces décisions ne prendront effet qu'un an plus tard. Jusqu'à cette échéance, les États concernés restent membres de la Cour et restent soumis à leurs obligations de coopération. Le retrait ne produit ni amnistie, ni effacement des crimes antérieurs, ni interruption automatique des procédures déjà engagées.
L'annonce tchadienne doit, elle aussi, être distinguée de sa formalisation auprès du secrétaire général des Nations unies. Surtout, ces départs ne devraient pas être confondus avec un retrait continental. L'Afrique demeure la région la plus représentée au sein du Statut de Rome, avec 33 États parties. Même après l'annonce de la prise d'effet des quatre retraits, 29 États africains resteront membres de la Cour. L'histoire commande également la prudence : l'Afrique du Sud et la Gambie avaient engagé une procédure similaire en 2016 avant de revenir sur leur décision. Le Burundi reste jusqu'ici le seul État africain dont le retrait soit effectivement entré en vigueur.
La nouveauté réside donc moins dans le nombre des départs que dans leur cohérence géopolitique. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ne quittent pas la Cour séparément : ils agissent dans le cadre d'une Alliance des États du Sahel (AES) qui entend construire une souveraineté diplomatique et sécuritaire distincte de l'ordre international dominé par les puissances occidentales. L'adhésion du Tchad à cette dynamique élargit la contestation au-delà de l'AES. Il ne s'agit pas encore d'un effondrement institutionnel de la CPI en Afrique, mais de la constitution d'un front régional concurrençant son autorité politique.
L'Afrique, premier laboratoire de la justice pénale internationale
La méfiance africaine ne peut être comprise sans revenir aux premières années de fonctionnement de la Cour. Pendant près d'une décennie, toutes les enquêtes ouvertes par la CPI concernaient le continent africain. La République démocratique du Congo, l'Ouganda, la République centrafricaine, le Darfour, le Kenya, la Libye, la Côte d'Ivoire et le Mali ont ainsi constitué les principaux terrains sur lesquels la jeune juridiction internationale a construit sa pratique. Cette concentration a installé l'image d'une Cour universelle dans son mandat, mais essentiellement africaine dans son activité.
Cette réalité ne signifie pas que toutes ces procédures auraient été imposées de l'extérieur. L'Ouganda, la République démocratique du Congo, la République centrafricaine et le Mali ont eux-mêmes saisi la CPI. En 2003, Kampala avait ainsi renvoyé la situation dans le nord de l'Ouganda afin que les crimes de l'Armée de résistance du Seigneur soient poursuivis. Bamako a, de son côté, saisi la Cour en 2012 après l'occupation du nord du pays par des groupes armés. La CPI fut donc également utilisée par des gouvernements africains comme une ressource judiciaire contre des rébellions qu'ils ne parvenaient pas à juger nationalement.
Le problème apparaît lorsque cette justice sollicitée contre les adversaires du pouvoir commence à se rapprocher des dirigeants, des armées nationales ou de leurs alliés. La coopération laisse alors fréquemment place à la résistance. La CPI est acceptée lorsqu'elle internationalise la poursuite des groupes rebelles, mais dénoncée lorsqu'elle met en cause les cercles dirigeants. Cette ambivalence explique une partie du malentendu africain : la Cour a parfois été invitée à intervenir avant d'être accusée d'ingérence par ceux-là mêmes qui avaient ouvert la porte à son action.
Le Conseil de sécurité, cœur du déséquilibre
La critique africaine ne porte pas uniquement sur les affaires poursuivies. Elle vise l'architecture même de la justice pénale internationale. Le Conseil de sécurité des Nations unies peut déférer à la CPI une situation survenue dans un État qui n'est pas partie au Statut de Rome. C'est ainsi que le Darfour a été renvoyé à la Cour en 2005, et la Libye en février 2011. Or, trois des cinq membres permanents du Conseil : les États-Unis, la Russie et la Chine ne sont pas parties au Statut.
Le paradoxe est considérable : des puissances qui refusent de soumettre leurs propres ressortissants à la juridiction permanente de la CPI disposent de la capacité politique d'y envoyer ceux d'États plus faibles. Le Darfour fut ainsi la première enquête ouverte sur le territoire d'un État non partie à la suite d'un renvoi du Conseil de sécurité. La Libye, elle aussi non membre, fut soumise à la compétence de la Cour par une résolution adoptée à l'unanimité en 2011.
À cette inégalité de compétence s'ajoute une inégalité de moyens. Le Conseil de sécurité peut saisir la Cour, mais celle-ci dépend ensuite des États pour financer les enquêtes, accéder aux territoires, recueillir les preuves et arrêter les suspects. Les mandats contre Omar el-Béchir sont demeurés inexécutés pendant des années. La Cour rend des décisions, mais elle ne dispose ni de police internationale ni de force d'exécution. Son efficacité dépend donc de la volonté politique des mêmes États dont elle est censée contrôler les comportements.
De l'Ukraine à Gaza : l'épreuve décisive de l'universalité
La guerre en Ukraine a d'abord ouvert une nouvelle période pour la CPI. Dès mars 2022, 43 États parties ont déféré la situation au procureur. En mars 2023, la Cour a émis un mandat d'arrêt contre Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova pour la déportation et le transfert présumé d'enfants ukrainiens. La décision a reçu un soutien politique important de nombreux gouvernements occidentaux. L'Ukraine a ensuite ratifié le Statut de Rome, entré en vigueur à son égard au 1er janvier 2025.
Le dossier palestinien a mis cet engagement à l'épreuve cependant. Le 21 novembre 2024, la CPI a délivré des mandats d'arrêt contre Benjamin Netanyahou et Yoav Gallant pour des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité présumés à Gaza. La Cour a rappelé que l'absence d'adhésion d'Israël ne faisait pas obstacle à sa compétence, celle-ci étant fondée sur le territoire palestinien, la Palestine étant partie au Statut de Rome.
La réaction américaine a été radicalement différente de celle enregistrée dans le dossier ukrainien. Le 6 février 2025, la Maison-Blanche a adopté un décret qualifiant les procédures contre les dirigeants israéliens d'actions « illégitimes » et autorisant le gel des avoirs, les restrictions d'entrée et d'autres sanctions contre les responsables et collaborateurs de la CPI. Le procureur Karim Khan figurait expressément dans l'annexe du décret. Ainsi, la Cour soutenue lorsqu'elle vise le président russe devient une menace pour la sécurité nationale américaine lorsqu'elle poursuit le Premier ministre israélien.
C'est probablement l'exemple le plus frappant de la justice internationale à deux vitesses. Le problème ne réside pas dans le fait que Vladimir Poutine soit poursuivi, mais dans le refus que les mêmes règles puissent s'appliquer à un allié occidental. Les critiques africaines, longtemps relativisées comme une rhétorique des dirigeants cherchant à échapper à la justice, trouvent ici une confirmation troublante : l'universalité est célébrée contre les adversaires et contestée lorsqu'elle atteint les partenaires stratégiques.
Le Tchad au croisement de Washington, du souverainisme et du Darfour
Le retrait tchadien se situe précisément à l'intersection de ces contradictions. D'après les déclarations attribuées au ministre tchadien des Affaires étrangères, Abdoulaye Saber Fadoul, la question aurait été abordée le 23 juillet 2026 avec un responsable américain chargé des affaires africaines, Washington ayant invité N'Djamena à réexaminer son adhésion au Statut de Rome. Quelques jours plus tard, les autorités tchadiennes annoncent leur retrait, tandis que la diplomatie américaine salue cette décision. Cette proximité chronologique ne suffit pas à démontrer une relation mécanique de cause à effet, mais elle établit au minimum une convergence diplomatique entre les deux capitales.
Le souverainisme fournit ensuite le langage de légitimation. Comme les pays de l'AES, le Tchad dénonce une Cour inefficace, sélective et « à géométrie variable ». Ce discours permet de présenter le retrait comme une réappropriation de la souveraineté judiciaire. Mais cette rhétorique ne doit pas masquer un autre élément : la proximité du dossier soudanais. Le territoire tchadien est régulièrement cité dans des enquêtes et accusations relatives aux circuits d'approvisionnement des Forces de soutien rapide engagées dans la guerre au Soudan. Une organisation soudanaise aurait en outre transmis au Bureau du procureur une communication mettant en cause plusieurs responsables tchadiens. À ce stade, ce signalement ne constitue ni une enquête ouverte, ni un mandat d'arrêt, ni une preuve de culpabilité.
Même envisagé comme une mesure de précaution, le retrait offrirait toutefois une protection limitée. La compétence de la CPI sur le Darfour résulte de la résolution 1593 du Conseil de sécurité de 2005. Elle ne dépend donc pas de l'adhésion actuelle ou future du Tchad. Toute personne soupçonnée d'avoir contribué à des crimes relevant de cette situation pourrait théoriquement être poursuivie, quelle que soit sa nationalité. Quitter la Cour ne permet pas d'effacer les responsabilités antérieures ni de neutraliser une compétence fondée sur un renvoi du Conseil de sécurité.
Une Cour imparfaite, mais encore nécessaire aux victimes
Reconnaître les déséquilibres de la CPI ne doit pas conduire à nier son utilité. Au Mali, l'affaire Ahmad Al Faqi Al Mahdi a constitué une avancée importante : pour la première fois, une juridiction internationale a condamné un accusé pour avoir dirigé intentionnellement des attaques contre des bâtiments historiques et religieux. Les destructions des mausolées de Tombouctou ont été reconnues comme des crimes de guerre, et une ordonnance a fixé à 2,7 millions d'euros la responsabilité de l'accusé au titre des réparations individuelles et collectives.
Cet exemple rappelle que les premières victimes d'un retrait ne sont pas nécessairement les institutions internationales, mais les populations confrontées à l'impunité. Lorsque les juridictions nationales sont incapables ou peu disposées à poursuivre les auteurs des crimes les plus graves, la CPI demeure une voie complémentaire. Son absence ne garantit pas davantage de souveraineté judiciaire si les systèmes nationaux ne disposent ni des ressources, ni de l'indépendance, ni de la volonté nécessaire pour juger les responsables.
La véritable alternative ne se situe donc pas entre la CPI telle qu'elle fonctionne aujourd'hui et l'abandon de toute justice internationale. Elle réside entre une Cour réformée, soutenue et soumise à des principes universels, et un retour à un ordre dans lequel la responsabilité pénale dépend essentiellement du rapport de force. La souveraineté ne peut être un droit à l'impunité ; mais l'universalisme ne peut davantage servir de paravent à la hiérarchie des puissances.
Réformer l'universalisme plutôt que l'abandonner
La crise actuelle impose d'abord de réduire les asymétries. Les États qui défendent la CPI lorsqu'elle poursuit leurs adversaires doivent également respecter son indépendance lorsqu'elle enquête sur leurs alliés. Les renvois du Conseil de sécurité doivent s'accompagner d'un financement réel et d'une obligation politique de coopération. Les juridictions nationales africaines doivent être renforcées afin que le principe de complémentarité ne reste pas théorique. Enfin, la Cour doit mieux équilibrer ses enquêtes, accélérer ses procédures et expliquer davantage ses choix aux sociétés concernées.
Le retrait du Tchad n'est donc pas la cause première de l'affaiblissement de la CPI. Il en est le révélateur. Il montre ce qui se produit lorsqu'une institution prétend incarner une norme universelle dans un système international qui demeure profondément hiérarchisé. La Cour ne retrouvera pas sa légitimité en dénonçant uniquement le souverainisme des États africains. Elle la retrouvera lorsque ses membres les plus puissants accepteront enfin que les règles qu'ils invoquent contre leurs adversaires puissent aussi s'appliquer à eux-mêmes et à leurs alliés.
La crise de la CPI n'est, en définitive, ni exclusivement africaine ni strictement judiciaire. Elle est celle d'un ordre international qui proclame l'égalité devant le droit tout en organisant l'inégalité devant la puissance. Faute de résoudre cette contradiction, d'autres États quitteront peut-être la Cour. Ces retraits ne signifieront pas nécessairement que les peuples refuseront la justice. Ils témoigneront surtout de leur refus croissant d'une justice dont l'universalité varie selon l'identité de l'accusé et le poids diplomatique de ses protecteurs.