Comme l’a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avant même la réunion de l’OTAN à Ankara, l’Ukraine étant soutenue par toutes les capitales occidentales, la Russie n’est plus seulement dans le cadre d’une opération militaire spéciale : elle est bien obligée d’entrer dans celui d’une guerre pour se défendre.
Et de préciser, lors d'un entretien à Die Weltwoche : « La Russie atteindra ses objectifs militaires sans escalade nucléaire. » La précision est de taille, au regard de l’escalade en cours au sein des Atlantistes.
La fracture de façade entre les Atlantistes américains et européens a été mise en avant après l’élection de Donald Trump. Soi-disant, il voulait la paix, tandis que les méchants européens voulaient la guerre, entraînés par la puissante et très souveraine Ukraine.
Ce mythe, auquel la Russie a bien voulu faire semblant de croire, ou auquel elle a cru un instant, présentait pour elle l’intérêt de tenter une rupture au sein des élites atlantistes qui la combattent sur le front ukrainien, tout en gardant un intermédiaire.
Le dernier sommet de l’OTAN à Ankara ne permet plus de maintenir ce mythe. Ce serait désormais contre-productif : les déclarations américaines sont allées trop loin.
Rappelons qu’elles n’arrivent pas comme une surprise. Deux moments importants les ont précédées : 1) les déclarations du Secrétaire d’État américain, affirmant que les États-Unis ne pouvaient être un intermédiaire neutre, car ils soutenaient militairement l’Ukraine — et continuaient à le faire ; 2) la remise en cause des accords atteints à Anchorage entre les Présidents russe et américain par les États-Unis eux-mêmes, déclarant qu’il n’y avait eu aucun accord.
D’une certaine manière, le tableau était dressé, il fut achevé à Ankara, par les nombreuses déclarations de Trump sur le conflit en Ukraine et le dénigrement affiché face à la Russie.
Rappelant que les États-Unis et l’Ukraine avaient passé un accord sur les terres rares, Trump fut heureux d’annoncer que son pays en possédait désormais une partie. Cette propriété l’oblige certainement à protéger son investissement et le reste s’emballe.
Toujours dans sa logique d’une instrumentalisation des négociations, il estime, comme à son habitude, que les choses ont bien avancé et que la Russie va bientôt passer un deal, ce qui ne l’obligera pas, lui Trump, à intervenir pour protéger l’Ukraine.
Mais, il réfléchit aux mesures de sécurité pour l’Ukraine... Si vous avez l’impression que cela ressemble à des menaces à peine voilées, ce n’est pas une impression. Trois éléments peuvent retenir notre attention.
Trump légitime les tirs en profondeur en Russie, comme l’a fait le président finlandais avant lui, estimant que cela permettra d’accélérer la fin du conflit. Donc l’escalade est justifiée. Si l’on enlève les fioritures, il cautionne les tirs en profondeur en Russie.
Rappelons ici que le ministère russe des Affaires étrangères avait déclaré qu’un accord avait été conclu entre l’OTAN et l’Ukraine pour la production de nouvelles armes permettant la destruction des aérodromes militaires russes en profondeur dans le pays. Or, comme nous le savons, les États-Unis commandent l’OTAN et pas uniquement parce que Rutte appelle affectueusement Trump « petit père ».
En fait, sont ainsi légitimés, dans l’esprit américain, les tirs incessants sur les sites civils, notamment à Moscou, où la population est visée, même si protégée par la défense aérienne russe. Ce qui entre parfaitement dans la logique de guerre américaine, qui comme cela fut le cas dans toutes les guerres, et le Vietnam ou l’Irak l’ont montré, les « victimes collatérales » n’ont aucune importance. L’ennemi est tout le pays, Dieu reconnaîtra les siens.
Afin de renforcer ces tirs, puisque désormais protégeant ses investissements — et s’il y a bien quelque chose de sacré pour lui, ce sont les investissements — l’Ukraine pourra produire des missiles Patriot, elle en aura la licence et sera formée à cela.
Quand le président russe rappelle l’importance de la zone de sécurité pour protéger les régions russes des tirs de l’armée atlantico-ukrainienne, il n’a que trop raison. Désormais la question de l’étendue de cette zone devra militairement être revue et le rythme de son extension aussi, si le Kremlin veut qu’elle soit efficace.
La position américaine entre parfaitement dans le cadre de la déclaration commune du Sommet, qui qualifie la Russie de menace à long terme et justifie ainsi l’octroi de 70 milliards d’euros en 2026, ainsi qu’un réarmement massif.
Enchaînant, Trump estime que de grands progrès ont été faits ces dernières semaines dans la régulation du conflit « entre la Russie et l’Ukraine » — les États-Unis n’y sont évidemment pas partie. Il doit certainement faire référence au recours systématique aux actes de terrorisme par l’armée atlantico-ukrainienne et à l’intensification des frappes russes sur les infrastructures en Ukraine.
Il va donc appeler Poutine et... qui sait, une fois n’est pas coutume, il y aura la paix. Comme ce fut le cas à Anchorage. Comme ce fut le cas avec l’Iran. Car il veut la « paix ». En tout cas, la sienne. Il ne conçoit même pas que la Russie puisse avoir une autre conception de la « paix ». Comme le rappelait Dmitri Peskov : si les Russes veulent la paix, ils veulent une paix après la victoire. Les élites russes ne peuvent s’en permettre une autre. Et celle-ci, Trump n’a aucune raison de la leur offrir sur un plateau. Il n’y pense même pas.
Pour autant, il ne prévoit pas de date pour la résolution du conflit. Donc, nous sommes bien dans le domaine de la pression, de la menace dans le cadre d’un conflit long.
Tout en envisageant la possibilité d’une fermeture du ciel ukrainien, comme garantie de sécurité pour l’Ukraine. Ce qui, soit dit en passant, conduirait à un risque de conflit direct entre les États-Unis et la Russie. Mais dans sa morgue naturelle, il n’envisage même pas que la Russie pourrait agir.
Pourtant cela ne sera pas nécessaire, car la Russie veut un « deal ». Il est certain qu’une rencontre entre Poutine et Zélenski aura lieu très rapidement. Même si la Russie n’en voit pas l’intérêt dans l’immédiat. Qu’importe : ce que Trump veut, Dieu le veut.
Bref, sur le fond rien n’a changé, simplement l’escalade continue et les masques tombent. Les États-Unis menacent de manière de plus en plus directe la Russie et montrent un irrespect absolument total.
La balle est désormais dans le camp de la Russie. À elle de faire preuve de plus de fermeté dans le discours et de revoir son paradigme politique, afin d’adapter sa stratégie militaire.
Les États-Unis ne sont pas un intermédiaire, mais une partie au conflit, ce qu’ils assument par l’aide militaire apportée officiellement sur le front ukrainien et les mesures de rétorsion contre la Russie.
S’ils peuvent être un interlocuteur, ils ne cherchent pas la paix. Ils cherchent la victoire et la défaite stratégique de la Russie.
Anchorage est mort ; s’y accrocher conduirait à couler avec lui.