Depuis quelques jours, l’affaire Epstein, prononcez Epchtaïn, fait, à juste titre, couler beaucoup d’encre, tant le sujet est sensible. À juste titre car si les faits se confirment, il s’agit de l’affaire la plus grave de toute l’histoire du crime.
Non seulement par son caractère massif, mais encore parce qu’elle touche de nombreux chefs d’États et d’entreprises. Si beaucoup se sont jetés comme des morts de faim sur les documents communiqués le 31 janvier dernier par le ministère américain de la Justice, j’avoue être resté un peu distant.
Pensez, plus de trois millions de documents. Ce n’est pas dans une botte de foin qu’on cherche une aiguille, mais dans toute la grange. J’ajoute que cette manière de livrer en pâture au public des masses de documents me met un peu mal à l’aise. Non que je sois contre la transparence. Non que je craigne la disparition de dirigeants honnis par beaucoup depuis des décennies. Non, ce qui me laisse un peu perplexe, c’est le procédé. En effet, plutôt que de livrer des noms honnis à la vindicte (Gates, Lang, Clinton), la Justice ne devrait pas attendre pour faire son travail et, s’il y a lieu, demander des comptes à ces gens et à d’autres. Là, on met, virtuellement, dans les mains du public des tonnes de papier en lui disant « débrouille-toi, nous on s’en lave les mains ».
J’en viens même à me poser une question : un avocat américain m’avait raconté que, dans une affaire, une technique pour cacher des informations à la partie adverse était de la noyer de documents. Au lieu de retenir le plus de documents possible, on submerge la partie adverse d’informations, afin de lui faire perdre du temps à chercher la bonne information. D’où ma question, n’est-on pas en train de cacher des choses par un excès de transparence ? Pléthore d’informations n’aurait-elle pas pour effet de pourrir le dossier, exactement comme trop d’eau pourrit une plante au lieu de l’hydrater ?
En outre, pourquoi la Justice s’intéresserait maintenant à ce sur quoi elle a gardé les yeux grand fermés pendant des décennies ? Car enfin les dossiers mis au jour ne font que confirmer ce que tout le monde sait plus ou moins déjà.
En revanche, j’imagine que les boîtes d’experts spécialisés en communication de crise se frottent les mains. Certaines conseillent à leurs clients de se faire tout petits, tandis que d’autres conseillent au contraire d’aller clamer haut et fort sur tous les médias qu’ils n’ont rien fait et qu’ils n’y sont pour rien et que tout ça est de la calomnie.
La tâche est tout de même compliquée car le fait d’impliquer la Russie montre qu’ils travaillent dans l’urgence. L’élection de Trump en 2016, c’était la Russie. Les turpitudes de Hunter Biden, c’était encore la Russie. Puis, finalement il est apparu que la Russie non seulement n’était pour rien dans tout ça, mais que tout avait été fait pour le cacher. Et là, malgré les précédentes déconvenues, ils en remettent une couche en expliquant que la Russie tirerait toutes les ficelles de l'affaire Epstein. À ce niveau-là, ce n’est plus de la com de crise, c’est de l’extinction d’incendies.
Nous l’avons vu, au bout du compte, la notoriété publique de ces affaires n’a qu’un effet incertain sur l’institution judiciaire qui sait prendre son temps pour ne pas juger. Parce que tout le monde est scandalisé de ce que le Prince Andrew est gravement impliqué, à telle enseigne qu’il s’est vu déchoir de ses titres par son frangin, mais peu nombreux finalement réclament sa comparution devant la justice, non seulement pour le punir comme il se doit, mais surtout pour établir les faits.
À titre personnel peu m’importe de savoir qu’un tel ou un tel est impliqué dans de sordides affaires criminelles si au bout du compte il ne doit être sanctionné que par la déchéance d’une infime partie de ses privilèges.
Il y a tout à craindre hélas que nos dirigeants comptent sur le fait que le voyeurisme suffira à étancher dans l’opinion la soif de justice.