Chroniques

Quand le jusqu’au-boutisme atlantiste conduit à la mobilisation partielle en Russie

Pour Karine Bechet-Golovko, professeur invité à la faculté de droit de l'Université d'Etat de Moscou, la déclaration de mobilisation partielle de Vladimir Poutine répond à une radicalisation de la position atlantiste sur le conflit en Ukraine.

L’adresse du président russe à la nation du 21 septembre a provoqué une onde de choc géopolitique. L’Occident atlantiste s’était convaincu que le recul de l’armée russe dans la région de Kharkov annonçait l’arrivée prochaine de la capitulation sans condition de Poutine, et chacun espérait déjà redéfinir les frontières de la Russie. Mais le temps du politique n’est pas celui de la communication, et la Russie a pris le temps d’une réflexion mûrement réfléchie pour apporter la réponse, qu’elle estimait adaptée au danger réel, présenté par l’intervention directe des forces de l’OTAN sur le champ de bataille en Ukraine.

En déclarant la mobilisation partielle et en rappelant la fermeté de la Russie à répondre de manière équivalente à toute attaque du territoire national, le président Poutine a mis l’Occident face à ses responsabilités.

Cette décision, douloureuse autant qu’attendue à l’intérieur du pays, est dictée par la radicalisation de la position atlantiste et la militarisation de l’Europe. Non seulement la rhétorique des dirigeants politiques occidentaux est devenue une véritable communication de guerre avec une démonisation de l’ennemi, ici la Russie en général et Poutine en particulier, mais au-delà des mots, il y a eu des actes, faisant des pays de l’OTAN de facto des parties au conflit.

L’on rappellera, notamment, la fourniture d’armes et la formation des militaires ukrainiens sur le sol des pays de l’OTAN, la détermination des cibles des missiles HIMARS en coordination avec les États-Unis, la formation cet été de l’armée ukrainienne par les États-Unis afin de renforcer l’efficacité de l’utilisation du Renseignement militaire assuré par les pays de l’OTAN et, selon les déclarations de Patrushev (le Secretaire du Conseil de sécurité de la Russie) et de Rogov (le chef de l’administration de la région), les attaques contre la centrale de Zaporojié qui sont coordonnées par la Grande-Bretagne et les États-Unis. L’afflux et l’implication croissante de «mercenaires» étrangers, à tel point que l’on est en droit de se demander sous quel type de « contrat» ils se battent au sein de l’armée ukrainienne, fait de l’Ukraine un terrain de combat du monde atlantiste, et de l’ex-armée nationale une armée atlantico-ukrainienne.

Les Etats-Unis et leurs pays satellites sont évidemment libres de décider d’entrer plus radicalement dans le conflit en Ukraine et le projet de Traité de Kiev, présenté par Rasmussen à Zelensky prévoyant des mécanismes obligeant l’intervention des pays atlantistes, est un signe dangereux de légitimation de l’entrée en guerre de facto de l’OTAN contre la Russie. Pour autant, toute liberté a pour corollaire la responsabilité et les décisions de ce genre ont des conséquences. Le choc suite à la déclaration de Vladimir Poutine montre que les pays atlantistes se sont mis à croire à leur propagande, celle d’une Russie à bout de souffle, qui ne lèvera pas le petit doigt.

Une propagande de guerre est toujours extrêmement dangereuse, lorsqu’elle devient caricaturale, car l’on finit par sous-estimer celui que l’on considère comme ennemi et par ne plus envisager les conséquences de ses propres décisions. Or, l’entrée de facto et directe de l’OTAN sur le terrain a changé la configuration du conflit et obligé la Russie, elle aussi, à changer de configuration d’action – il ne peut plus s’agir d’une opération ciblée, les forces en jeu sont trop importantes. Pour autant, il était fondamental pour la Russie de préserver un équilibre par rapport à l’implication des pays occidentaux et de ne pas mobiliser toutes les forces du pays, au risque de se retrouver à terme affaiblie dans un rapport des forces vives engagées, qui lui serait devenu défavorable.

La Russie a alors décidé de déclarer une mobilisation partielle, afin de renforcer sa présence militaire directe, puisque le front fait plus de 1 000 km, comme l’a déclaré Vladimir Poutine, mais sans impliquer tout le pays. 300 000 personnes doivent être appelées, il s’agit uniquement de personnes ayant eu une formation militaire spéciale et une expérience. Donc, il s’agit de personnes déjà préparées et pouvant rapidement être opérationnelles. Nous ne sommes pas dans le cadre des mobilisations ukrainiennes de masse, qui en arrivent aux femmes au 1er octobre. L’on rappellera que justement, au début du conflit, beaucoup de Russes demandaient à s’engager volontairement pour aller défendre ce qu’une très grande partie de la population en Russie, en accord avec les populations locales, estiment être la Russie historique. «Historique», puisque pendant plus d’un millénaire l’Ukraine était une terre russe, quand cela fait une trentaine d’année qu’elle en est détachée. Ainsi, de part et d’autre de cette récente frontière, les familles sont liées – par l’histoire autant que par le sang, qui coule dans leur veine, par un cœur qui bat à l’unisson. C’est ce qui fait une nation, comme l’écrivait l’historien français Fustel de Coulanges au sujet de l’Alsace dès le début de la guerre de 1870 :

«Ce qui distingue les nations, ce n’est ni la race, ni la langue. Les hommes sentent dans leur cœur qu’ils sont un même peuple lorsqu’ils ont une communauté d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs et d’espérances. Voilà ce qui fait la patrie.»

C’est bien pour cela que la politique ukrainienne post-Maïdan de négation de la langue, culture et civilisation russe, cette volonté de destruction de la nation russe, qui est son essence, a conduit le pays à sa perte : l’on ne se construit pas contre son histoire, l’on s’y dissout. Aujourd’hui, dans le feu et dans la douleur auxquels le Maïdan a ouvert la porte, l’histoire revient dans son cours, les populations – au minimum – de l’est du territoire ukrainien veulent revenir dans l’histoire, elles veulent revenir en Russie.

A l’unisson, les dirigeants atlantistes accusent la Russie de brandir la menace nucléaire pour faire peur et arriver à ses fins. En tête de ligne, bien entendu, se tient le bras armé de l’Occident, à savoir l’OTAN.

Or, dans son discours à la Nation, le Président Poutine n’a pas menacé l’Occident de l’attaquer avec des armes atomiques, mais a prévenu que le discours politico-médiatique occidental ayant intégré la possibilité de frappes avec des armes de destruction massive du sol russe, la Russie utiliserait alors proportionnellement au danger l’arsenal dont elle dispose pour se défendre, et tout l’arsenal dont elle dispose. Le cercle politico-communicationnel utilisé par les Atlantistes est très simple : tout d’abord des «experts», acteurs politiques et journalistes lancent le discours d’une possible utilisation par la Russie des armes nucléaires dans le conflit en Ukraine, possibilité présentée simplement comme théorique sur le mode du «sait-on jamais ?» [1] ; ensuite, des responsables politiques se basent sur ces déclarations pour affirmer que la Russie peut recourir aux armes nucléaires, étant selon eux, acculée [2] ; dans la foulée, Biden déclare que si la Russie utilise des armes de destruction massive, les Etats-Unis répondront et cette position devient celle des dirigeants atlantistes. Suite à cet enchaînement de phases communicationnelles, Vladimir Poutine a simplement rappelé que la Russie défendrait son territoire. Cet évident rappel, sorti de son contexte, est désormais, comme lors de son discours de février, présenté comme une volonté de la Russie de faire un chantage à l’arme nucléaire aux pays atlantistes, pour qu’ils abandonnent l’Ukraine.

Ce reformatage du discours par le Secrétaire général de l’OTAN, qui est repris par les dirigeants des pays alignés en Occident, est classique dans le cadre d’une communication de guerre par une partie au conflit. Autrement dit, que l’OTAN tienne une rhétorique de guerre, c’est normal, puisque cette organisation est directement impliquée dans le conflit, mais que les pays européens la soutiennent est aussi dangereux qu’irresponsable. Comme disait Macron, «Nous ne sommes pas en guerre contre la Russie». Ce « nous » royal n’est pas très précis, en tout cas la France n’est pas en guerre contre la Russie, ce n’est pas sa guerre. Et il serait bien de s’en souvenir, notamment pour revenir à une attitude plus rationnelle.

L’hystérie en politique est toujours mauvaise conseillère, mais lorsque le monde est au bord d’une véritable guerre mondiale, elle peut être fatale. Ce n’est pas l’heure de tenir ces discours tronqués en vue d’une manipulation de l’opinion publique et d’une justification sans réserve des intérêts atlantistes, focalisés sur une démonisation de la Russie et une victimisation de l’Ukraine. Rappelons simplement, que l’Ukraine a été armée et formée par les pays de l’OTAN et lancée, justement contre le Monde russe, dans le cadre du combat civilisationnel, qui se joue aujourd’hui. Au moins, soyons honnêtes sur le fond de ce conflit et demandons-nous s’il est dans l’intérêt de notre pays d’y participer. Car aujourd’hui, la France y participe. Sans consultation populaire, sans consultation parlementaire.

L’heure de la responsabilité est arrivée et il est fondamental de comprendre comment nous en sommes arrivés là, pour éviter que la situation ne devienne incontrôlable. Or, nous en sommes arrivés là, parce que nos pays européens ont abandonné leur souveraineté, l’ont remise entre les mains des instances de l’UE, qui défendent les intérêts atlantistes va-t-en-guerre, comme les déclarations de Borrell et de von der Leyen l’affichent clairement. Nous en sommes arrivés là, parce que nous estimons, en France, que ce conflit ne nous concerne pas, nous Français, directement. Nous refusons de voir que nous en payons déjà le prix, dans le sens direct du terme, avec le poids des sanctions qui est reporté sur chaque ménage. Avec le poids de cette dilution politique atlantiste de plus en plus profonde, qui conduit à la dépossession du peuple de sa souveraineté populaire, puisque le pouvoir réel de nos élites dirigeantes ne dépend plus de nous, mais de leur allégeance atlantiste.

Ce conflit en Ukraine nous concerne tous, car la Russie s’est affichée comme le dernier pays à se battre pour avoir le droit à défendre son intérêt national. Et il est dans l’intérêt des peuples européens que la Russie remporte ce combat civilisationnel, sinon nous sommes condamnés à disparaître comme civilisation.

Si nous avons tant à cœur d’aider les Ukrainiens, je parle des gens et non pas des élites imposées après le Maïdan gouvernant contre leur peuple, nous devons les aider à être Ukrainiens, c’est-à-dire peuple frère des Russes, avec un millénaire d’histoire commune. Car contrairement aux affirmations de Biden sur la volonté de la Russie de faire disparaître l’Ukraine, les Etats-Unis ont débuté en 2004 le processus de disparition de l’Ukraine, qui aboutit aujourd’hui sous nos yeux,  lorsqu’ils ont conduit le pays avec l’aide d’une élite minoritaire radicalement pro-atlantiste à renier ses valeurs historiques. Souvenons de ce qu’écrivait Jung à ce sujet dans L’âme et la vie :

«C’est pourquoi la propension à renier toutes les valeurs antérieures au profit de leurs contraires est tout aussi exagérée que l’exclusivisme précédent. Dans la mesure où il s’agirait de valeurs incontestables et universellement reconnues, la perte éprouvée en les rejetant est aussi déplorable que fatale. Quiconque agit ainsi et rejette par-dessus bord ses valeurs, s’y jette lui-même en même temps.»

Karine Bechet-Golovko

[1] Par exemple : https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/nucleaire-poutine-accule-la-guerre-en-ukraine-peut-encore-basculer-par-john-mearsheimer_2178930.html

[2] Par exemple : https://www.lindependant.fr/2022/09/13/guerre-en-ukraine-face-aux-percees-ukrainiennes-la-russie-pourrait-riposter-avec-des-armes-nucleaires-previent-lancienne-numero-2-de-lotan-10541306.php