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Routes maritimes, Lune, vieillissement de l'ISS... Les enjeux d'une future station spatiale russe

L'agence spatiale russe a chargé la plus importante entreprise nationale du secteur de s'assurer que le premier module de la future station spatiale du pays pourra être placé en orbite en 2025. Le projet est lié à plusieurs enjeux de taille.

Le patron de Roscosmos a publié sur les réseaux sociaux une vidéo présentant la construction du premier module d'une station spatiale que l'agence spatiale russe pourrait placer en orbite à l'horizon 2025.

«Le premier module de base de la nouvelle station spatiale russe est déjà en cours de réalisation. La société RKK Energuia [la plus grosse entreprise de conception spatiale en Russie] a été chargée de s'assurer que [ce module] pourra être lancé en 2025», a écrit ce 20 avril Dmitri Rogozine sur Twitter. 

A quelques jours seulement du décollage prévu du premier module de la station chinoise Tiangong 3 – qui pourrait avoir lieu le 29 avril –, la question d'une station spatiale pour la Russie s'inscrit dans un triple contexte. Elle est liée d'une part à la volonté du pays de développer ses capacités en matière d'observation terrestre ; d'autre part aux efforts qu'entend déployer Moscou pour l'exploration de notre satellite naturel ; et enfin, au vieillissement des infrastructures de la station spatiale internationale (ISS), dans laquelle est activement impliquée la Russie.

Espace et routes maritimes

Cité le 19 avril par l'agence de presse Tass, le vice-Premier ministre russe Iouri Borissov a exprimé plusieurs ambitions au sujet de la future station spatiale de son pays. Il a entre autres déclaré qu'elle pourrait être placée dans une orbite «plus haute» que celle de l'ISS. «Nous devons aller plus haut. [...] Cela nous permettra d'avoir une visibilité quasi maximale du territoire russe et notamment, ce qui est très important, des régions polaires : cela reste lié au développement de la route maritime du Nord», a déclaré l'homme d'Etat russe.

A ce sujet, l'agence de presse russe RIA Novosti a expliqué le 21 avril que la future station russe pourrait être placée à 400 kilomètres au dessus de nos têtes, soit une altitude similaire à l'orbite de l'ISS. Une inclinaison de 98 degrés lui permettrait toutefois d'«observer toute la surface de la Terre, principalement l'Arctique et la route maritime du Nord», a précisé RIA Novosti.

En tout état de cause, les routes commerciales intercontinentales présentent des enjeux géopolitiques de taille, notamment pour la Russie qui a massivement investi dans le développement de la route maritime du Nord. Son principal atout : permettre aux navires de réduire drastiquement leur temps de trajet entre l'Europe et l'Asie par rapport à d'autres voies comme le canal de Suez.

Un point de transit vers la Lune ?

Iouri Borissov a fait savoir que la future station spatiale nationale russe pourrait être utilisée comme un point de transit pour développer l'accès à l'espace lunaire. «C'est sans aucun doute l'une des nouvelles fonctions» d'une telle station, a-t-il déclaré.

A l'heure actuelle, notre satellite naturel fait l'objet de plusieurs projets d'exploitation scientifique, parmi lesquels Artemis, un programme spatial habité chapeauté par la NASA, dont l'objectif est d'amener un équipage sur la Lune d'ici 2024. Le programme de l'agence spatiale américaine comprend notamment le développement d'une station spatiale placée en orbite lunaire, à la construction de laquelle participent des pays de l'Agence spatiale européenne (ESA) dont la France

Un autre projet lunaire a été ouvert à la collaboration internationale pendant l'été 2020, à l'initiative de la Chine. Il est baptisé «International Lunar Research Station» (ILRS), soit «Station internationale de recherche lunaire». Entre autres possibles partenariats en vue de sa réalisation, l'agence spatiale russe a d'ores et déjà annoncé le 9 mars 2021 avoir procédé à la signature d’un mémorandum avec Pékin pour la construction conjointe de ses infrastructures.

Pour rappel, l'exploration de la Lune génère son lot de tensions en partie du fait de son pôle sud qui, en plus de l'exposition solaire quasi permanente dont il bénéficie par endroits pourrait renfermer, sous forme de glace, un volume d'eau considérable, particulièrement précieux pour la production d'énergie sur place, tant pour y ravitailler des fusées que pour l'approvisionnement en électricité de futures bases humaines.

Une station spatiale internationale à l'avenir flou

Les annonces liées à une future station spatiale russe s'inscrivent enfin dans un contexte de chamboulements pour l'ISS, à laquelle la Russie participe activement depuis sa création.

Puissant symbole en matière de coopération internationale et d'avancée scientifique, la station spatiale internationale s'est jusqu'alors développée autour de programmes pilotés par cinq agences spatiales (américaine, russe, européenne, japonaise et canadienne), programmes auxquels peuvent participer ponctuellement d'autres pays. Mais, en dépit de l'observation terrestre ou encore des expériences en microgravité (indispensables pour anticiper les conditions de futurs vols habités interplanétaires) qui y sont pratiquées, l'avenir de la station est progressivement redéfini sur les plans technique et stratégique mais aussi et surtout budgétaire.

L'exploitation de l'ISS absorbe chaque année un total de plusieurs milliards de dollars, dépensés par les parties prenantes au détriment d'autres projets spatiaux. Face à ces frais considérables, chacun propose des solutions, qui penchent progressivement vers une privatisation de la station. En 2018, Washington annonçait par exemple son ambition de mettre fin au soutien fédéral direct pour l'ISS, afin d'y privilégier les investissements privés. 

Pour éviter tout risque en cas d'accident, il est nécessaire de procéder à une inspection technique de la station : après cela, une décision doit être prise

La Russie se montre de son côté de plus en plus préoccupée par l'obsolescence croissante des composants de la station. «La situation qui se développe sur l'ISS peut entraîner de graves conséquences à l'avenir, allant jusqu'à la catastrophe. [...] Cela ne peut être autorisé», a en effet déclaré le vice-Premier ministre russe, faisant référence au vieillissement de la structure et à la nécessité d'une station orbitale russe.

Comme le rapporte l'agence de presse Tass, le responsable russe a toutefois souligné qu'il était «hors de question» de mettre fin à la station après 2025, ni de parler de la fin des partenariats avec les autres participants au projet. «Pour éviter tout risque en cas d'accident, il est nécessaire de procéder à une inspection technique de la station. Après cela, une décision doit être prise», a encore expliqué Iouri Borissov, insistant sur le fait que les partenaires de la station devraient être informés «équitablement» d'un éventuel retrait de l'ISS à partir de 2025.

Fabien Rives