International

Corruption institutionnelle, destitution du président, manifestations : que se passe-t-il au Pérou ?

D'importantes manifestations ont lieu actuellement au Pérou où le président Martin Vizcarra a été destitué par le Congrès pour des soupçons de corruption. Décryptage d'une situation complexe, unique en Amérique latine.

«Si vous voulez comprendre quelque chose à ce qui se passe au Pérou, oubliez tout ce que vous savez sur l'Amérique latine», prévient Romain Migus, journaliste spécialiste du sous-continent interviewé par RT France, comme pour souligner que les orientations idéologiques ne sont pas à la source des antagonismes et des luttes de pouvoir qui font rage dans ce pays.

Le 9 novembre, le président péruvien Martin Vizcarra a été destitué par le Congrès pour «incapacité morale permanente», sur fond de soupçons de corruption. Le président du Congrès, Manuel Merino, a été nommé chef de l'Etat par intérim en attendant des élections générales qui doivent se tenir en avril 2021.

Tous les présidents péruviens depuis le début des années 80 ont été jugés et emprisonnés pour corruption

Cette nouvelle affaire, dans un pays où tous les présidents vivants des quatre dernières décennies sont en prison, semble avoir été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, alors que le Pérou est gangréné par une corruption endémique et les règlements de comptes politiques. «Tous les présidents péruviens depuis le début des années 80 ont été jugés et emprisonnés pour corruption. Le seul qui n'est pas allé en prison, c'est Alan Garcia [2006-2011] parce qu'au moment où la police venait le chercher [2019], il s'est tiré une balle dans la tête», rappelle Romain Migus.

Une dizaine de blessés et une importante répression des manifestants

En réaction à cette nouvelle affaire, des milliers de Péruviens manifestent chaque jour depuis le 9 novembre dans les rues des principales villes du pays. La Coordination nationale des droits de l'homme du Pérou a notamment publié le 10 novembre une déclaration intitulée «Non au coup d'Etat», approuvée par des centaines d'organisations sociales, syndicales et étudiantes, dans laquelle elles rejettent ce qu'elles considèrent comme un coup d'Etat qui laisse le pays «dans une situation d'incertitude», au moment précis où il fait face à une grave crise sanitaire, économique et sociale due à la pandémie. «Nous rappelons au Congrès que la Constitution, dans son article 46, stipule que : "Nul ne doit obéissance à un gouvernement usurpateur, ni à ceux qui assument des fonctions publiques en violation de la Constitution et des lois. La population civile a le droit à l'insurrection pour défendre l'ordre constitutionnel"», avertit ce communiqué.

Si de nombreuses organisations dénoncent un coup d'Etat opéré par un Congrès «illégitime» et lui-même considéré comme largement corrompu, Romain Migus estime que «les gens qui sont dans la rue aujourd'hui ne manifestent pas du tout pour défendre Martin Vizcarra, qui est un technocrate, mais bien parce qu'ils en ont marre de ce système corrompu».

De très nombreuses images publiées sur les réseaux sociaux ainsi que par la presse locale et internationale rendent compte d'une violente répression des manifestations par la police. Des organisations de défense des droits de l'homme et des articles de presse font également état d'une dizaine de blessés, dont des journalistes, de détentions arbitraires, de la présence «d'agents d'infiltration», d'un recours «excessif» à la force, de passages à tabac, ainsi que de tirs avec «des munitions non identifiées» et de gaz lacrymogènes.

Une instabilité qui trouve ses sources dans la Constitution «fujimoriste»

Au départ chef d'entreprise, Martin Vizcarra avait été propulsé à la présidence du pays en mars 2018. Il était alors vice-président de Pedro Pablo Kuczynski, qui avait été lui-même contraint à la démission, également à la suite d’un scandale de corruption.

Un régime néolibéral au plan économique et pseudo-démocratique au plan politique

En septembre 2019, privé de représentativité, Martin Vizcarra avait dissous le Congrès majoritairement acquis à Fuerza Popular, le parti du fujimorisme dirigé par Keiko Fujimori, fille de l'ancien président Alberto Fujimori (1990-2000), emprisonné.

Dans une analyse livrée au site de Romain Migus Les 2 Rives, la sociologue péruvienne Anahi Durand explique que le fujimorisme a imposé au Pérou un «régime néolibéral au plan économique et pseudo-démocratique au plan politique». Alberto Fujimori et la droite péruvienne ont ainsi, selon elle, fait approuver la Constitution actuelle «de manière très douteuse en 1993». Celle-ci serait, selon cette sociologue, «inspirée de celle de Pinochet au Chili». «Le projet économique néolibéral est inscrit dans le marbre de la Constitution péruvienne», renchérit Romain Migus pour RT France. «La Constitution est le problème central du Pérou, puisqu'elle autorise des négociations dans le domaine de la santé, de la culture, etc. Elle ouvre la porte à des règlements de compte avec des accusations de corruption entre les différents acteurs politiques», explique-t-il.

Pour Anahi Durand, c'est justement cette Constitution péruvienne de 1993 qui est à revoir de fond en comble. Selon elle, celle-ci contient en substance tous les ingrédients qui font le terreau de la corruption qui gangrène le pays. «Le régime de fonds de pensions, des partenariats publics/privés sont inscrits dans cette Constitution dans laquelle il y a des verrous institutionnels pour ne pas sortir de ce système politique qui favorise la corruption», estime-t-elle, considérant qu'une réforme en profondeur du texte fondamental s'impose aujourd'hui.

«Des alliances conjoncturelles»

Malgré la dissolution du Congrès en septembre 2019, la tension politique est restée latente. Lors d'élections législatives extraordinaires organisées en janvier 2020, 130 députés ont été élus pour ne servir que pendant un an et demi, sans possibilité de se représenter. En effet, en avril 2021 se tiendront les élections générales au cours desquelles les Péruviens éliront le futur président, le vice-président et 130 nouveaux parlementaires pour une période de cinq ans.

Nul ne doit obéissance à un gouvernement usurpateur, ni à ceux qui assument des fonctions publiques en violation de la Constitution et des lois.

Comme l'explique Romain Migus, les ténors de la politique péruvienne n'ayant pas souhaité miser sur un mandat si court, les élections extraordinaires de janvier ont permis «à des petits partis sans influence et à des seconds couteaux des grands partis d'avoir des sièges au Congrès». Mais en dépit de ses calculs, Martin Vizcarra, lui, n'a pas obtenu le soutien qui lui était nécessaire pour échapper à une destitution.

Très loin de toute considération idéologique, ce qui a poussé le Congrès à prendre une telle décision concerne plutôt ces «alliances conjoncturelles de groupes» qui rythment la vie politique péruvienne, d'après Romain Migus. «Dans les différents groupes politiques néolibéraux qui se disputent le pouvoir, si à un moment, un homme ne convient pas, il est accablé d'un scandale de corruption», résume ce spécialiste de l'Amérique latine.

Meriem Laribi