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Polémique autour de l'unilinguisme francophone d'une ministre fédérale canadienne

Une ministre canadienne francophone refuse de participer à une émission en anglais du réseau CBC et réanime le vieux débat sur les langues officielles au Canada.

La récente controverse entourant les nombreuses critiques sur l'unilinguisme francophone de la ministre du Revenu national canadienne Diane Lebouthillier ne fait que décoller un petit pansement, cachant une vieille plaie du débat entre les langues officielles qui ne guérit pas.

En refusant de donner une interview à la radio de CBC pour l'émission «As it happens» (Comme ça se produit) pour commenter les évasions fiscales dévoilées par l'affaire des Panama Papers, son bureau a dû fournir l'explication que l'apprentissage de la langue de Shakespeare de la ministre originaire de la Gaspésie était toujours en cours, mais pas suffisamment avancé pour qu'elle puisse donner une interview en anglais. Questionnée à ce sujet par La Presse canadienne, la ministre Lebouthillier – qui n’a «aucun problème à vivre en français» – reconnait qu’il y aurait peut-être un double standard envers les francophones unilingues. «Pour moi, ce n'est pas un défaut de ne pas parler une autre langue. Ce qui serait dommageable, c'est de ne pas faire l'effort de le faire», devait-elle répondre pour sa défense. Il n'en fallait pas plus pour réanimer un vieux débat latent sur les questions linguistiques au Canada.

Réactions vives du public

La ministre du Patrimoine canadien du cabinet Trudeau, Mélanie Joly, n'a pas directement commenté le cas de Diane Lebouthillier, mais a tout de même déclaré en conférence de presse, dans le foyer de la Chambre des communes: «Que nos ministres soient anglophones ou francophones, le plus important, c'est que je vois vraiment une réelle volonté (d'apprendre) la deuxième langue officielle.» Suite au refus de l'entrevue par la ministre Lebouthillier, le site de l'émission de CBC s'est empressé de publier un papier basé sur la question «Est-ce que les ministres du cabinet devraient tous parler les deux langues officielles ?», qui s'est attiré une foule de commentaires sur Twitter.

Les critiques pro-anglophones se résumaient assez facilement dans ce commentaire d'un internaute: «Moins de 10% de la population canadienne ne parle que que le français, il est temps qu'on mette un terme au bilinguisme et qu'on progresse dans le XXe siècle, où la langue prédominante est l'anglais, où les affaires se font en anglais». Certains se sont portés à la défense de la ministre, en disant que CBC «aurait pu utiliser un traducteur, et que si on demande à la ministre d'être bilingue, alors tous devraient l'être», en faisant référence au fait que dans le nouveau cabinet Trudeau, 15 des 30 ministres sont des unilingues anglophones qui ne se font pas critiquer pour autant.

Une autre intervenante abondait dans le même sens : «Quand mes collègues unilingues anglophones apprendront le français, alors j'apprendrai l'anglais».

Pour Rhéal Fortin, le chef du Bloc québécois (un parti fédéral dissident prônant l'indépendance de la seule province francophone au pays), le réseau anglais de Radio-Canada s’est fait le porte-parole de plusieurs que l’unilinguisme dérange. «Quand CBC déplore que la ministre parle français, moi, ce que j’entends, c’est qu’il y a une bonne partie de l’électorat canadien qui le déplore. Et ça m’attriste, parce que c’est un comportement qui m’apparait injuste quand je le compare aux ministres unilingues anglophones, qui eux, semblent avoir l’oreille de tout le monde». 

Un débat sans fin

Diane Lebouthillier est la première unilingue francophone à se retrouver dans un poste de ministre fédéral depuis Benoit Bouchard en 1984. Même s'il est établi depuis 1969 que le français et l'anglais sont les deux langues officielles au Canada, le débat n'est jamais vraiment terminé, puisque la polémique est relancée dès l'arrivée d'une unilingue francophone au sein d'un cabinet ministériel dont la moitié des membres ne parlent pas le français. Pendant ce temps, l'élection de Justin Trudeau boucle la boucle d'un demi-siècle de succession presque ininterrompue de premiers ministres canadiens d'origine francophone, amorcée en 1968 avec l'élection de son père, Pierre Elliot Trudeau. Et même si lors de 38 des 50 dernières années la destinée politique du Canada a été menée par un francophone, le statut de la langue française est au beau fixe : il s'agit toujours du même pansement qu'on recolle encore pour cacher la vieille blessure linguistique.