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UE : l'Allemagne et la France s'écharpent sur le dossier nucléaire

Bruxelles doit acter la future «taxonomie verte» européenne, qui conditionne l'accès aux financements et donc les investissements, notamment dans le domaine énergétique. Berlin veut que le nucléaire échappe à toute subvention, contrairement à Paris.

La «taxonomie verte» est un dossier décidément... nucléaire au sein de l'Union européenne, dont le «pacte vert» vise à atteindre la neutralité carbone en 2050, soit un «équilibre entre les émissions de carbone et l'absorption du carbone de l'atmosphère par les puits de carbone». Les lobbies et pays antinucléaires tentent de s'imposer dans la création de ce label européen, qui doit fournir des standards communs aux investisseurs et attirer des capitaux privés et publics (via des aides étatiques et européennes).

Or ce n'est un secret pour personne, aux côtés d'associations comme Greenpeace, Berlin – qui peut aussi compter sur son allié autrichien sur ce dossier – s’oppose à ce que l'énergie nucléaire soit classée comme une énergie durable dans la «taxonomie verte». Rejetant l'atome, l'Allemagne a choisi un mix électrique mêlant principalement du charbon avec des énergies intermittentes comme l'éolien et le photovoltaïque.

Alors que le nucléaire est une énergie décarbonée (l'une des plus propres pour le climat dans cette optique selon un consensus scientifique, puisque ne produisant quasiment aucun gaz à effet de serre), un avant-projet européen publié en mars a donné raison aux antinucléaires, en écartant l'énergie de l'atome de la taxonomie, et donc des aides.

Face à cette situation, Emmanuel Macron, épaulé par sept pays européens (Hongrie, Pologne, République tchèque, Roumanie, Slovaquie et Slovénie), a envoyé une lettre à la Commission européenne le 19 mars pour s'alarmer du projet de taxonomie. La France dépend en effet à plus de 70% du nucléaire pour sa production électrique. Et même si le président compte réduire à 50% ce chiffre d'ici 2035, nul doute que de nouveaux réacteurs devront être construits afin de remplacer peu à peu les plus anciens, ce qui nécessite des investissements massifs. 

C'est «un appel d'urgence pour assurer des règles du jeu équitables pour l'énergie nucléaire dans l'UE, sans l'exclure des politiques et des avantages climatiques et énergétiques», indique le texte mis en ligne sur le site du gouvernement polonais, l'un des alliés de Paris dans le dossier. La Pologne, qui dépend également fortement du charbon, table en effet sur le nucléaire pour réduire ses émissions. Un choix d'autant plus stratégique qu'il permet à un pays comme la France d'avoir l'une des électricités les moins chères au niveau mondial.

Les signataires demandent notamment «que les politiques énergétiques et climatiques européennes soutiennent toutes les voies vers la neutralité climatique, selon le principe de la neutralité technologique». Ils soulignent encore «l'indispensable contribution [du nucléaire] pour combattre le changement climatique» et y voient un moyen de soutenir l'essor des énergies renouvelables et de l'hydrogène, sans oublier les emplois créés.

Des scientifiques mandatés par l'UE donnent raison au nucléaire...

A la suite de la publication de cette lettre, coup de théâtre : des experts européens ont publié un rapport préconisant d'inclure le nucléaire dans une liste d'investissements «durables» respectueux du climat. La Commission européenne avait en effet chargé son service scientifique (Centre commun de recherche, CCR) de déterminer si l'atome pouvait intégrer sa liste (la taxonomie) des énergies considérées comme vertueuses à la fois pour le climat et l'environnement, susceptible d'en faciliter le financement.

Dans leur dernier rapport, les experts du CCR estiment ainsi qu'«aucune analyse ne fournit de preuves scientifiques que l'énergie nucléaire porte atteinte à la santé humaine ou à l'environnement davantage que les autres énergies» incluses dans ladite taxonomie.

«Si l'on considère les effets non-radiologiques, les impacts de l'énergie nucléaire sont essentiellement comparables à l'hydroélectrique et aux énergies renouvelables», précisent-ils. Quant aux effets radioactifs, «des mesures prévenant les impacts nocifs ou limitant leurs conséquences peuvent être établies, avec les technologies actuelles, à coût raisonnable». Enfin, l'enfouissement géologique des déchets nucléaires est un «moyen approprié et sûr», selon eux, de les isoler efficacement.

... mais Bruxelles demande une deuxième étude scientifique

Dans ce contexte, l'UE a présenté le 21 avril ses critères d'investissements «verts», sans qu'y soit inclut le nucléaire, préférant reporter sa décision à ce sujet. «Une évaluation scientifique est en cours et sera terminée cet été», a ainsi repoussé le commissaire européen au Commerce Valdis Dombrovskis. Cette nouvelle évaluation sur le nucléaire sera soumise à des experts en radioprotection et à un comité chargé de la santé et de l'environnement.

En l'état, le nucléaire subit davantage d'évaluations que des énergies dites «renouvelables» comme l'éolien et le photovoltaïque, dont l'impact sur l'environnement est pourtant loin de faire consensus parmi les scientifiques. Un signe que Berlin à la main dans le dossier ? Réponse d'ici fin 2021, date à laquelle l'UE souhaite finaliser sa «taxonomie verte».

BG