France

Statistiques ethniques : la proposition de Sibeth Ndiaye battue en brèche par l'exécutif

La proposition de Sibeth Ndiaye de rouvrir «de manière apaisée et constructive le débat autour des statistiques ethniques» a été contestée par plusieurs membres du gouvernement mais aussi par le président lui-même, selon son entourage cité par l'AFP.

La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye s'est elle prononcée trop vite en faveur d'une réouverture «apaisée et constructive [du] débat autour des statistiques ethniques» ? Dans dans une tribune publiée le 13 juin par Le Monde, elle disait vouloir, ainsi, «revenir avec force aux outils de lutte contre les discriminations raciales».

Elle voit en effet dans les statistiques ethniques un moyen de lutter contre une «forme de racisme impensé». Selon elle, «[des statistiques ethniques] permettraient au fond de réconcilier parfois deux rives de notre société qui s'écharpent éternellement, ceux qui vous disent : les Noirs et les Arabes, les personnes de couleur n'ont accès à rien et ceux qui vous disent : le problème ne se pose pas», a-t-elle développé. «J'aimerais bien qu'on puisse partager un constat commun et que sur la base de ce constat-là, on puisse décider des actions qu'on veut mener ensemble», a-t-elle ajouté en insistant sur le besoin d'«objectiver les choses».

Des réactions négatives jusque dans le camp présidentiel

Or, cette proposition de Sibeth Ndiaye est désapprouvée par le président de la République lui-même, Emmanuel Macron ayant indiqué ce 15 juin à ses conseillers qu'il ne souhaitait «pas ouvrir à ce stade [ce débat]», selon son entourage cité par l'AFP. Par la suite, les conseilleurs du chef d'Etat ont précisé qu'Emmanuel Macron était «favorable à des actions concrètes en matière de lutte contre les discriminations, davantage qu'à un nouveau débat sur un sujet qui aura du mal à se traduire par des résultats rapides et visibles». «Le président de la République est attentif à la question des discriminations et déterminé sur le terrain de la lutte pour l'égalité des chances. Ce sujet était au cœur de son programme en 2017, avec la question de l'émancipation, et demeure une préoccupation dans le contexte actuel», ont-ils ajouté.

La proposition fait grincer des dents, plus largement, au sein de la macronie. Gérald Darmanin, sur BFMTV, a ainsi déclaré : «Moi je serais plutôt favorable à la proposition de Julien Denormandie [ministre de la Ville et du Logement], qui évoquait des statistiques par géographie», car «quand vous êtes issu d'un quartier difficile, par votre adresse, quelle que soit votre couleur de peau, c'est plus difficile de trouver un stage que quand vous êtes quelqu'un d'une couleur de peau différente des Blancs, comme on dit aujourd'hui, dans le VIIe arrondissement de Paris». Julien Denormandie avait estimé dans Le Parisien que «la meilleure piste est les statistiques en fonction du lieu d'habitation», «c'est moins stigmatisant et c'est très performant» afin d'«améliorer la diversité au sein d'une entreprise, d'une administration».

Autre membre du gouvernement, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire a martelé, sur France Info : «Je reste défavorable aux statistiques ethniques qui ne correspondent pas à l'universalisme français, au fait qu'un Français est un Français et que je ne regarde pas quelle est sa race, son origine, sa religion, et que je ne souhaite pas le regarder». Et d'ajouter : «En avançant dans cette direction des statistiques ethniques, on risque là encore d'abîmer un des biens les plus précieux qui rassemble la nation française, cet universalisme républicain.»

En outre, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme, Frédéric Potier, a lui estimé sur Europe 1 que les outils existaient déjà pour lutter contre les discriminations. «Là où les statistiques ethniques existent, elles répondent à une histoire particulière : aux Etats-Unis, c'est l'histoire de la ségrégation», a-t-il déclaré avant d'ajouter que «dans notre République, le seul endroit où il y a cet indicateur, c'est en Nouvelle-Calédonie, avec une situation très particulière : une colonisation très tardive et des groupes de population qui se sont affrontés».

Enfin, Agnès Buzyn, candidate LREM à la mairie de Paris, a estimé qu'établir des statistiques ethniques était «plus risqué qu'utile». «Il faut bien peser les risques et les bénéfices, et si un jour on doit le faire, il faut le faire dans un champ excessivement restreint, avec toutes les garanties nécessaires, mais je pense qu'en pratique, c'est infaisable et à mon avis plus risqué qu'utile», a jugé l'ancienne ministre de la Santé au micro de Radio J. «Cela oblige à classer les gens et fondamentalement, je ne peux pas imaginer qu'on classe les gens – un humain est un humain – et en fonction d'un critère pseudo-ethnique puisqu'on sait bien à quel point c'est contestable», a déploré Agnès Buzyn, qui se dit «viscéralement attachée à l'universalisme».

«Cela débouche sur la division, le conflit, la violence», selon Marine Le Pen

Au sein de l'opposition, Marine Le Pen s'est montrée également très critique sur LCI: «On va mettre en place à l'américaine le calcul des gens en fonction de leur couleur ? Ça n'est pas ma vision. J'ai une vision profondément républicaine.»

«Je sais que cela débouche sur la division, le conflit, la violence» et «je veux la paix dans mon pays, la sérénité, l'unité», a insisté la présidente du Rassemblement national.

Par ailleurs, la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH) a réaffirmé le 14 juin son hostilité aux statistiques ethniques, qui ne sont pour elle «pas des outils neutres», estimant que la reconnaissance par l'Etat de catégories ethniques ou raciales risquerait de les «essentialiser». Rappelant son avis sur les statistiques ethniques de 2012 et son rapport sur la lutte contre le racisme publié en 2019, elle met en garde contre un risque pour l'Etat «d'ethniciser sa perception de la société» et «d'ethniciser en conséquence l'ensemble des rapports sociaux». Constatant que «les autorités publiques ne parviennent pas en l'état à combattre avec suffisamment d'efficacité les inégalités dont sont victimes certaines catégories de personnes à raison de leur origine», elle estime que l'utilisation d'«outils quantitatifs» devrait respecter des règles très strictes et éviter tout «fichage ethnique».