France

Derrière le grand débat national de Macron, un parfum de campagne électorale ?

Le grand débat national voulu par Emmanuel Macron afin d'apporter des solutions à la crise des Gilets jaunes pose de nombreuses interrogations à l'approche des élections européennes. Véritable moment de démocratie ou campagne électorale déguisée ?

Plus d'un mois après le début de la mobilisation des Gilets jaunes, le chef de l'Etat soulignait, lors de ses vœux de Nouvel an, la nécessité d'organiser un «grand débat national», avec la volonté de trouver une issue à la crise. S'il a souhaité s'adresser à tous les Français, et non aux seuls Gilets jaunes, force est d'admettre que cette série de rencontres ne suscite qu'un très modeste engouement auprès de ces derniers, qui refusent pour la plupart de se cantonner au périmètre fixé par l'exécutif.

Officiellement lancé le 15 janvier pour faire face à la crise politique traversée par l'exécutif français, le grand débat servirait-il d'autres intérêts que la seule recherche d'une sortie de crise ? A l'approche des élections européennes, d'aucuns soulignent que cette initiative du chef de l'Etat ressemble fort à une campagne déguisée.

Le grand débat enthousiasme la majorité

A l'occasion du premier épisode du Grand débat, la prestation du chef de l'Etat devant les maires à Grand Bourgtheroulde, le 15 janvier, n'avait pas tardé à rassurer ses partisans : «Ça a reboosté tout le monde. Ça donne du baume au cœur», confiait ainsi un conseiller de l'Elysée cité par Europe 1.

Ça me rappelle la campagne. Ça me rappelle l'énergie qu'il apportait aux troupes sur le terrain lors de ses discours.

Bruno Bonnel, député La République en marche du Rhône, s'était montré tout aussi enthousiaste : «Ça me rappelle la campagne. Ça me rappelle l'énergie qu'il apportait aux troupes sur le terrain lors de ses discours.»

«Ça a montré la volonté des uns et des autres de renouer le dialogue, d’apaiser le pays», avait encore estimé Matthieu Orphelin, député LREM du Maine-et-Loire. Ironie du sort pour le même élu qui, ce 6 février, a annoncé quitter sa famille politique à l'Assemblée, évoquant «un échec collectif» dans un mail en interne.

«On se doute bien que ce sont un peu toujours les mêmes sujets qui vont revenir. [L'idée, c'est de] montrer qu’[Emmanuel Macron] donne du temps aux gens qu’il rencontre», avait pour sa part commenté la présidence, selon des propos rapportés par Le Parisien le 18 janvier 2019. «Ça a fait du bien à tout le monde, aux militants et à tout notre camp», avait de son côté expliqué Matignon. Et le quotidien de la capitale de citer un député LREM qui, à défaut de mentionner l'échéance des élections européennes, n'avait pas hésité à souligner l'enjeu de l'événement pour d'autres scrutins à venir : «Le maire, c’est le premier relais sur le terrain. Si le message continue d’être négatif, alors ce sera mort pour nous aux prochaines municipales [...] Il est plus que jamais temps de reprendre la main car le niveau de déception reste très élevé dans les territoires.»

Le 24 janvier, c'est dans les colonnes du Figaro qu'étaient décrits «le goût et l'odeur d'une campagne électorale» du grand débat national. Le quotidien approfondissait son analyse : «Battre les estrades, répondre aux interpellations, convaincre ses contradicteurs les yeux dans les yeux [...] D'ordinaire, le terrain sert [Emmanuel Macron]. Comme dans l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle lorsqu'il s'était aventuré au milieu des ouvriers de Whirlpool. Voilà aussi l'objectif de cette campagne qui ne dit pas son nom : réussir une séquence gagnante.» Un défi de taille pour un président qui, plus d'un an et demi après son arrivée à l'Elysée, a vu son quotidien bousculé par l'émergence du mouvement citoyen des Gilets jaunes.

Ce 7 février, la rencontre entre Emmanuel Macron et des jeunes citoyens organisée en Bourgogne a donné l'occasion à Gilles Platret, maire LR de Chalon-sur-Saône, où l'événement se tenait, de fustiger «un énième déplacement destiné à occuper le territoire, une campagne électorale qui ne dit pas son nom». L'édile n'a d'ailleurs pas fait le déplacement.

 

Une campagne aux frais du contribuable ?

Du côté de l'opposition, le grand débat a rapidement fait l'objet d'attaques indignées de personnalités politiques de droite comme de gauche contestant sa nature et ses objectifs. Valérie Boyer, députée Les Républicains (LR) des Bouches-du-Rhône, n'a ainsi pas tardé à exiger du président qu'il «cesse de faire campagne pour sa liste aux européennes sur le dos des Gilets jaunes», selon ses propos rapportés le 21 janvier par le magazine Capital.

A l'antenne de France info, le 4 février, Guillaume Larrivé, député LR de l’Yonne et secrétaire général délégué des Républicains, s'inquiétait également d'un événement en passe de devenir «une opération de campagne électorale de l'État Macron, aux frais du contribuable».

Du côté de la France insoumise, le député du Nord Adrien Quatennens, intervenant sur LCI le 6 février, estimait que le président de la République «maquill[ait] sa campagne électorale en Grand débat national». Le 27 janvier, à  l'antenne de France 3 sur le plateau de Dimanche politique, Jean-Luc Mélenchon avait déjà qualifié l'événement de «mascarade». 

Ancien numéro 2 du Front national et fondateur des Patriotes, Florian Philippot, invité du JT de RT France le 9 janvier, avait quant à lui estimé, en amont du Grand débat, qu'«il en ressortira[it] ce que le macronistes voul[aient] qu'il en ressorte».

Au cours d'une réunion le 3 février 2019 à Trappes, la ministre de la Santé Agnès Buzyn a tenu des propos très remarqués, alors qu'elle expliquait la démarche du gouvernement. «Notre pari, c'est d'être très forts en Europe et, il faut le dire, de gagner ces élections européennes, parce qu'on veut faire un parti qui ait cette vision de l'Europe», expliquait-elle sur un ton plus proche de celui d'un meeting que d'un réel débat. De quoi renforcer le doute quant à la neutralité de ces consultations.

Le chef de l'Etat compte-t-il sur le grand débat pour redorer son blason avant l'échéance du scrutin ? La hausse récente de sa cote de popularité semble en tout cas prouver que cette stratégie, si elle est la sienne, porte ses fruits... alors même que le grand débat n'a pas encore donné les siens.

Fabien Rives

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