France

Emmanuel Macron et le chlordécone : une affaire d'argent ?

Le président a choqué les élus d’Outre-mer en réfutant que le pesticide chlordécone soit cancérogène. Depuis, les scientifiques répliquent et l’Elysée balbutie : derrière ces arguties plane en effet l'ombre d'une future indemnisation des malades.

C’est un «malentendu», il n’y a pas de «retour en arrière» dans les propos d’Emmanuel Macron du 1er février sur le pesticide chlordécone, si l'on en croit l’Elysée. La communication du président réagit ainsi à la polémique après son discours devant les élus d’Outre-mer réunis au palais présidentiel pour un épisode de grand débat national le 1er février.

«Il ne faut pas aller jusqu’à dire "c’est cancérigène", parce qu’on dit à la fois quelque chose qui n’est pas vrai et on alimente les peurs», a martelé le président.

Voilà des années que ce pesticide est soupçonné, entre autres dommages irréversibles sur la santé et l’environnement, d’être cancérogène, sur la foi d'observations mais aussi d'études. Cependant Emmanuel Macron a sèchement rabroué des élus ultramarins qui avaient osé évoquer la prévalence du taux de cancer de la prostate aux Antilles devant lui. Il y est le plus élevé au monde, avec 163,6 cas pour 100 000 hommes en Guadeloupe et 161,1 cas pour 100 000 hommes en Martinique, contre 98 cas pour 100 000 hommes dans l'Hexagone en 2012.

Emmanuel Macron, manifestement pas informé de l'existence d'une étude clef de 2010, a balayé d’un revers de main, non sans un soupçon de mépris, les affirmations d’un élu qui évoquait ce travail réalisé par un simple «professeur au CHU». Pour le président, ce professeur n’a pas produit de recherche fiable, seules pouvant être considérées comme telles les études faisant l'objet de «publications» selon lui. Or, le professeur Blanchet, auteur de l'étude de 2010, a travaillé sous l’égide de Luc Multigner, chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Tout ce qu’il y a de plus sérieux a priori.

Ces deux scientifiques sont alors montés au créneau dans un communiqué le 2 février pour rappeler les conclusions de leur étude de 2010, qui statuait que «l’exposition au chlordécone [était] associée à une augmentation de risque de survenue du cancer de la prostate». Lors d’un colloque tenu en octobre 2018, ils avaient réitéré leurs conclusions : «En gardant à l’esprit les limites intrinsèques d’une étude cas-témoin, ces éléments apportent des éléments en faveur d’une association causale entre exposition au chlordécone et survenue d’un cancer de la prostate.» Dès 1979, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) avait classé le chlordécone comme cancérogène possible (groupe 2B) et l’Agence américaine de protection de l'environnement le considère aussi comme cancérogène probable pour l’homme. Si la causalité absolue n'a pas été prouvée de manière certaine, aucune étude ne contredit cette thèse.

Aux Antilles, le chlordécone est présent dans le sang de 90% de la population. Le pesticide très toxique, qui se dégrade très difficilement, a été interdit dès 1990, mais son utilisation s'est poursuivie aux Antilles jusqu'en 1993, où il imprègne durablement les sols, qui devront être décontaminés à grands frais. En 2009, ce pesticide était inscrit dans la convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants, sa production et son utilisation se voyant prohibées dans le monde entier.

Erreur d’appréciation ou volonté de réduire l’indemnisation des victimes du chlordécone ?

L’Elysée, dans ce qui ressemble fortement à un exercice de rétropédalage plus ou moins subtil, a assuré au journal Le Monde que «le président n’[avait] jamais dit que le chlordécone n’était pas cancérigène». Une version des faits que contredisent pourtant très frontalement les faits. «Quand il dit : "Il ne faut pas dire que c’est cancérigène", c’est une façon de dire : "On ne peut pas se contenter de dire que c’est cancérigène, il faut aussi agir"», traduit l'Elysée. Un exemple de la pensée complexe du président ?

Quoi qu'il en soit, l'erreur d’appréciation d'Emmanuel Macron n'est pas anodine. En effet, le chef de l'Etat avait bel et bien dénoncé le scandale environnemental du chlordécone en septembre 2018 et s’était même engagé à permettre la reconnaissance la «maladie professionnelle» des travailleurs agricoles exposés au pesticide. Peut-être un peu hâtivement, ou du moins sans mesurer à quel point une telle indemnisation pourrait se révéler coûteuse...

«A chaque fois que le lien peut être prouvé entre le chlordécone et une maladie, on indemnisera», confirme l’Elysée, tout en rappelant toutefois que «les études scientifiques n’ont pas établi de lien direct» entre le chlordécone et des maladies spécifiquesFort opportunément.

En outre, l'exécutif ne semble pas traiter ce dossier de manière urgente. Le 23 janvier dernier, la députée de Guadeloupe Hélène Vainqueur-Christophe proposait un texte de loi pour créer un fonds d'indemnisation général pour les victimes du chlorodécone. L'ensemble de ses articles de la proposition de loi ont été rejetés en commission des Affaires sociales du palais Bourbon, y compris celui qui reconnaissait le préjudice environnement et sanitaire et économique subi par les territoires de Guadeloupe et de Martinique à cause de l'emploi du chlordécone.

La majorité, par la voix de la députée La République en marche Albane Gaillot, avait justifié ce rejet en expliquant souhaiter aborder le problème plus largement, via un autre dispositif. Il devrait s'agir d'un fonds d'indemnisation général pour les «victimes des produits phytosanitaires» dont la création ne sera examinée qu'à l'occasion du vote du projet de loi de financement de la Sécurité sociale à l'automne prochain.

Ce dispositif, outre qu'il ne tient pas compte du préjudice spécifique du chlorodécone (qui ne se limite pas au domaine sanitaire), risque de compliquer les procédures en créant un morcellement entre différents organismes de prise en charge.

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