Afrique

Algérie : les essais nucléaires français ou la chronique des séquelles d’un «colonialisme toxique»

Dans une enquête sans concession, l’historienne et architecte Samia Henni a documenté ce qu’elle a qualifié de «toxicité coloniale» causée par les essais nucléaires menés dans le Sahara de 1960 à 1966 en Algérie, relatant les séquelles physiques et psychologiques indélébiles laissées par cette ère sombre de l’histoire coloniale.

Dans un entretien avec le site d’information de l'hebdomadaire Télérama, publié ce 12 avril, l’architecte et historienne algérienne Samia Henni, dont le travail, très remarqué de son premier livre Architecture de la contre-révolution, a révélé les méthodes du colonialisme français pour aménager le territoire dans une tentative de mieux contrôler la population pendant la guerre d’indépendance algérienne, a continué dans cette lancée en livrant avec une précision implacable la violence des autorités coloniales durant les essais nucléaires français dans le Sahara algérien, menés de 1960 à 1966.

Ce thème, certes connu, recèle cependant des séquelles à la fois humaines et environnementales largement méconnues, à ce jour, faute de transparence et de déclassification des archives relatives à cette époque. Son nouveau livre Toxicité coloniale a tenté, avec les moyens et les informations existants, de combler cette brèche tragique de l’histoire coloniale dont les conséquences s’étendent à nos jours.

Patchwork historique

En l’absence d’archives disponibles sur les essais nucléaires français en Algérie, classées toujours comme secret-défense, l’historienne a réuni des témoignages d’habitants du Sahara, et plus précisément de ceux résidant autour des centres nucléaires français de Reggane et In Ekker et de vétérans, ainsi que d'anciens personnels français rendus malades par les essais. Preuves publiques, travail juridique d’associations et d’organismes militants, activités d’artistes, de documentalistes et de journalistes ont tous été assemblés afin de tenter de constituer un corps de textes et d’images « pour offrir une réflexion sur ces paysages et ces environnements du Sahara, à la fois bâtis et détruits », a déclaré Samia Henni.

« Le colonialisme est toxique »

Pour la France dans le Sahara entre 1960 et 1966 et dans le Pacifique entre 1966 et 1996, mais aussi pour le Royaume-Uni en Australie, les pouvoirs coloniaux ont mené des essais nucléaires créant ce que Samia Henni a qualifié de « toxicité anthropogénique » dont les conséquences, causées par l'homme, sont « continues, irréversibles et destructrices ».

Avouant que son ouvrage se base surtout sur des témoignages de sources humaines, dans la mesure où les documents officiels demeurent toujours classifiés, l’historienne a indiqué s’appuyer sur « ce que l’on peut voir de ses yeux, à la surface, mais aussi sous terre », notamment avec les laboratoires souterrains bâtis par l’armée de colonisation française.

« Zones sacrifiées »

Documentant les traces visibles des essais, Samia Henni a indiqué que « quatre bombes ont explosé dans l’atmosphère à Reggane, et 13 sous terre à In Ekker. Sur ce site, on dit que probablement 11 explosions n’ont pas été confinées correctement et ont provoqué des fuites radioactives accidentelles : de la montagne a coulé une lave toxique que l’on peut observer, et dont la radioactivité est mesurable ». Or, selon elle, les dégâts sont également d’ordre psychologique, donc invisibles tout comme la radioactivité qui contamine les personnes qui s’approchent des sites. « Cette présence invisible est difficile à représenter, et c’est pourquoi j’ai inclus des témoignages de victimes, dont des vétérans français », a-t-elle souligné.

Citant le terme académique de « zones sacrifiées » pour désigner les territoires contaminés, Samia Henni a souligné le mépris de la vie humaine des pouvoirs coloniaux, mais aussi le mépris de la faune et de la flore locales qui ont pâti des ravages des essais nucléaires. Avec une note d’espoir, elle a cependant affirmé qu’« il n’est pas trop tard pour essayer d’améliorer les conditions de vie et pour décontaminer », révélant cependant qu’« en Australie, aux États-Unis, en Russie, en Chine ou dans d’autres pays, on a constaté que cela n’était pas possible à 100 %. Il faut en particulier réduire la dissémination des particules radioactives, que le vent fait circuler bien au-delà du Sahara ».