Le djihadisme sahélien, ses causes géocivilisationnelles passées et sa prolifération présente

Où en est la lutte contre le djihadisme dans la ceinture sahélienne ? Le géopolitologue Alexandre Del Valle dresse un portrait inquiétant de la région et des effets mitigés qu'y ont eu les différentes missions françaises.

L’affaire des otages enlevés au Bénin et libérés le 10 mai dernier par deux militaires français du COS (commandos Hubert), ayant d’ailleurs trouvé la mort lors de l’opération, est un révélateur d’une réalité bien plus large, souvent méconnue en Occident : le fait que l’Afrique sub-saharienne et sahélienne est devenue la zone de prédilection des grandes centrales djihadistes et de leurs multiples «franchisés» locaux.

La vraie question qu’il convient donc de se poser est pourquoi cette région est devenue aussi dangereuse, la zone où le djihadisme progresse le plus vite et faut le plus de morts, avant-même le Proche et Moyen-Orient ? Rappelons d’ailleurs que ce n’est pas la première fois que des citoyens français ou étrangers y sont enlevés : il suffit de rappeler le cas de Sophie Petronin, toujours captive, les enlèvements, le 3 juin 2018, d’un pasteur évangélique Pierre Boena (avec son fils, sa belle-fille et sa petite-fille), puis le 20 mai 2018 d’un responsable chrétien d'Arbinda, kidnappé avec sa femme. On se souvient aussi des attentats anti-chrétiens (12 mai et 28 avril derniers) au Burkina-Faso ainsi que de l’assassinat, en janvier 2016, à Ouagadougou – revendiqué par AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) – de 30 personnes dont 7 chrétiens (et un missionnaire américain).

Les attaques anti-chrétiennes meurtrières sont régulièrement lancées par des groupes djihadistes dans toute l’Afrique, du Nigeria à la Somalie, en passant par le Burkina-Faso, la République centre-africaine, le Mali, le Niger, le Bénin. Il est donc utile de faire le point sur la situation sécuritaire dans cette région du G5 Sahel (Tchad, Burkina-Faso, Bénin, Mali, Niger), où, malgré l’intervention militaire française au Mali depuis 2012 (Serval), et bien que depuis août 2014, des troupes françaises aient été déployées au Sahel pour lutter contre les groupes islamistes-terroristes (actuelle opération Barkhane), le djihadisme est loin d’être jugulé dans la région, bien au contraire.

La descente aux enfers de l’Afrique subsaharienne : Mali, Burkina-Faso, Bénin…

Lointaine est l’époque regrettée où le Burkina Faso et le Bénin étaient encore des îlots de stabilité et de paix en Afrique de l'Ouest. Contaminé par des groupes venus notamment du Mali, le Burkina, régulièrement frappé par des attentats islamo-terroristes, est depuis 2015 une nouvelle plaque tournante djihadiste où se multiplient les attaques et les enlèvements et où l’Etat ne semble pas en mesure de relever le défi. Lorsque Blaise Compaoré était encore à la tête du pays, le Burkina parvenait tant bien que mal à juguler l’ascension des groupes terroristes avec lesquels l’Etat entretenait des liens parfois ambigus. Un peu comme dans les montagnes de Kabylie, un deal pragmatique permettait aux jihadistes de trouver refuge au Burkina sans avoir le «droit» d’y sévir. Mais cet accord cynique devint caduc lorsque Campaoré perdit le pouvoir en 2014 suite à une insurrection populaire. L’armée nationale en résultat fortement affaiblie, et un bataillon important fut même carrément supprimé pour éviter le spectre d’un coup d’Etat, de sorte que le pays désormais gouverné par Roch Marc Christian Kaboré, élu président en 2015 – est devenu peu à peu incapable d’enrayer la montée du djihadisme. L’armée poursuit quant à elle son processus de déliquescence.

Rappelons tout de même que, depuis 2015, les principaux groupes djihadistes, dont Ansarul-Islam, le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM, Al-Qaïda local) et l'Etat islamique au grand Sahara (EIGS), qui regroupent en fait maints «franchisés» aux agendas endogènes complexes et parfois anciens (velléités séparatistes, minorités ethno-linguistiques, nomades versus sédentaires, etc), ont déjà fait plus de 400 victimes en moins de 5 ans. Parti d’Algérie dans les années 2000, à la suite de la défaite «militaire» des groupes jihadistes algériens obligés de fuir plus au sud dans les déserts et notamment aux frontières du Mali et du Niger, le «djihadisme sahélien» a peu à peu essaimé en milieu noir-africain sub-saharien, notamment au sein des groupes nomades musulmans peuls, gagnant ainsi le Nord Mali, progressant ensuite vers le centre de ce pays, puis gagnant le nord et l’Est du Burkina-Faso à l’instar d’un virus géopolitique mutant et progressant de façon exponentielle en se greffant sur des agendas locaux et des zones hors contrôle échappant à l’autorité des Etats les plus fragiles.

D’un point de vue géographique donc, on observe dans toute la zone sahélo-saharienne, du Burkina-Faso à la Mauritanie en passant par le Tchad, le Cameroun et le Nigéria, une tendance à la descente vers le sud, notamment au détriment de zones touristiques, ce qui constitue un énorme défi géoéconomique pour les Etats qui risquent de devenir des terres abandonnées, calcul des jihadistes, comme on le voit en Egypte, en Tunisie, etc.  Rappelons depuis la seule année 2015, le Burkina-Faso a subi près de 80 attentats islamistes et qu’il est confronté à des attaques jihadistes de plus en plus meurtrières et récurrentes, perpétrées notamment par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), Ansar Dine, le Mouvement pour l’unicité du djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), Al-Mourabitoune, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, lié à Al-Qaïda), l’Etat islamique au Grand Sahara, la Katiba Macina ou encore Ansar-ul Islam, lié à Daech. On se rappelle notamment de l’attaque djihadiste du 2 mars 2018 contre l'état-major général des armées et l'ambassade de France à Ouagadougou, revendiquée par le GSIM, qui a fait 16 morts. Ou encore de celle du 13 août 2017, lorsque des jihadistes ont ouvert le feu sur un restaurant du centre de Ouagadougou (19 morts).

Et ce djihadisme sub-saharien progresse non seulement en pays musulmans (Mali, Burkina-Faso), mais aussi de plus en plus en pays mixtes chrétiens/musulmans, comme on le voit au Nigéria, de sorte que des Etats jadis épargnés par le djihadisme, tels le Cameroun mais aussi la Côte d’Ivoire, sont aujourd’hui sur la sellette. D’après les services de renseignements français des pays du G5, la Côte d’Ivoire, certes tiraillée depuis longtemps entre tribus antagonistes et entre musulmans au Nord et chrétiens au sud, mais où les attaques djihadistes sont très récentes, est l’un des prochains théâtres du terrorisme islamiste. On se souvient de l'attentat du 13 mars 2016 qui fit 19 morts (dont trois soldats ivoiriens) dans la station balnéaire ivoirienne de Grand-Bassam, lieu de tourisme prisé en Côte d’Ivoire classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO. L’attaque fut revendiquée par Al-Qaïda au Maghreb islamique. Une «première». Quant au Bénin, au Togo et même au Ghana, l’un des pays les plus prospères et pacifiques d’Afrique de l’Ouest, ils sont plus menacés que jamais, et ce phénomène nouveau correspond à une tendance lourde. Le Ghana, la Cote d’Ivoire et le Togo ont d’ailleurs démantelé ces derniers mois des cellules islamo-terroristes installées dans le nord de leurs territoires. Comme ailleurs, les lieux et personnes touristiques sont, avec les militaires des pays du G5 Sahel et les symboles gouvernementaux, des cibles privilégiées des jihadistes. Pour ce qui est du Benin, de plus en plus infiltré par le djihadisme venu du Burkina Faso voisin, on rappellera que les otages français libérés par le commando français du COS s’étaient aventurés dans le cadre d’un safari dans le parc du Penjari, l’un des plus beaux de l’Afrique de l’Ouest. Comme en Egypte (Nil, Charm el-Cheikh, Alexandrie, etc), en Tunisie (attentats du Bardo et sur les plages), ou ailleurs, la stratégie des groupes jihadistes est de détruire le tourisme et de rendre toute la zone (en l’occurrence le Sahel) instable et dangereuse.

Les conséquences dramatiques de l’intervention franco-anglo-américaine contre le régime de Kadhafi

En 2011, sur initiative de la France de Nicolas Sarkozy et de son entourage interventionniste, Paris, Londres et Washington parvinrent, parallèlement à l’action des rebelles libyens (majoritairement islamistes et jihadistes) et avec les moyens de l’Otan, à renverser le régime de Mouammar Kadhafi sans avoir en anticiper lesconséquences (effet domino), pourtant prévisibles, en terme de déstabilisation. On rappellera que cette énième opération occidentale de néo-impérialisme attentatoire au principe de respect de la souveraineté des Etats détourna la résolution 1973 des Nations Unies – qui limitait pourtant l’opération (zone d’exclusion aérienne) et ne prévoyait nullement le renversement du régime – puis provoqua une déstabilisation de toute l’Afrique sahélo-saharienne et pas seulement de la Libye post-Kadhafi plongée dans le chaos. Les armes et les volontaires djihadistes (400 000 migrants revenus de Libye), dont des mercenaires noir-africains jadis au service du régime libyen, rentrèrent surarmés dans leurs pays respectifs et disséminèrent le chaos dans toute l’Afrique sahélo-saharienne. Des combattants touareg ayant soutenu jusqu’au bout le «Roi des roi africains» rentrèrent au Niger et au Mali notamment avec des armements et un agenda revanchard anti-occidental redoutables. Au Mali, l’une des conséquences directes fut le renversement du président Amadou Toumani Touré, dit «ATT». Peu après, le nord du Mali s’enflamma et l’explosion finale fut provoquée par l’alliance contre-nature mais bien réelle scellée entre des berbères séparatistes du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et des combattants groupes islamistes/jihadistes comme Ansar Dine. On connaît la suite : la France fut obligée de venir réparer les dégâts causés par son interventionnisme en Libye en venant prêter secours à l’Etat malien à travers une nouvelle intervention militaire dont le but était de protéger l’Etat malien face aux séparatistes/djihadistes et deuxièmement de réduire l’abcès de fixation djihadisto-séparatiste au nord Mali.

Mais depuis, le virus du djihadisme a progressé au centre du pays, et la menace est toujours là, contaminant même des pays proches comme le Burkina-Faso et le Bénin, de plus en plus incapables d’enrayer le terrorisme islamiste. Le chaos libyen est donc devenu un «chaos sahélien», les Etats de la région, exceptés le Tchad et le Niger, étant de plus en plus impuissants face à la menace représentée par l’alliance entre trafiquants, rebelles séparatistes et islamistes salafistes. Depuis, même si les pays du G5 Sahel ont accepté et même demandé l’aide de la France et d’autres pays occidentaux, la présence importante de militaires «blancs» sur ces terres afro-musulmanes permet aux islamo-djihadistes de légitimer aux yeux de nombreux jeunes leur «guerre sainte» (djihad) de libération contre les «croisés» et leurs complices au pouvoir présentés par les jihadistes comme des « traitres » à la botte des anciens colonisateurs français. Par ailleurs, la crise humanitaire majeure qui frappe les pays du Sahel, touchés de plein fouet par le réchauffement climatique et la désertification, s’aggrave. D’après l'Oxfam, (Oxford Committee for Famine Relief, ONG internationale réunissant vingt organisations luttant contre la faim dans le monde), 13 millions de personnes seraient menacées de famine à terme, dont 5 millions au Niger et près de 3 millions au Mali. Assurément, cet l’alliage de la violence djihadiste et du manque de nourriture associée à la désertification est hautement sismique et il correspond à une tendance de fond, donc durable... 

Une tendance «lourde» : nomades musulmans peuls fuyant la désertification en razziant les sédentaires du sud…

Depuis deux décennies, l’Afrique subsaharienne-sahélienne et les régions non-musulmanes limitrophes sont leszones où le terrorisme islamiste connaît la croissance la plus rapide. Et cette tendance n’est pas près de s’arrêter, car elle correspond à un mouvement de fond. Cette tendance lourde, de type «géocivilisationnelle» (que la présence française et les structures pauvres en hommes comme le G5 Sahel ne règleront pas), réside dans le vaste phénomène d’exode des nomades africains musulmans des ethnies Peuls ou Foulani, venues du nord et en proie à la sécheresse, qui descendent de plus en plus vers le centre et le sud en pays musulmans sédentaires ou en pays mixtes musulmans/chrétiens/animistes. Rappelons que dans la bande sahélienne, la pluviométrie a chuté de 20 % ces 40 dernières années. Ceci a obligé les nomades peuls à rechercher de nouvelles zones de pâturage au détriment des agriculteurs sédentaires. L’autre grand fléau de l’Afrique subsaharienne – jadis abordé de manière polémique mais réaliste par Emmanuel Macron – est bien sûr la surnatalité incontrôlée (le Sahel est la seule région du monde qui n'a pas entamé sa transition démographique). Cette surnatalité a conduit les agriculteurs (souvent nomades peuls musulmans) à rechercher de nouvelles terres, ce qui est de plus en plus problématique pour les peuples sédentaires et/ou chrétiens qui se trouvent sur leur chemin… Ainsi, dans leur pérégrination motivée par la recherche de pâturages pour leur bétail, les prédateurs nomades musulmans attaquent régulièrement les villages chrétiens, animistes ou de musulmans modérés non peuls ou hostiles à l’islamisme. Ces razzieurs peuls nomades sont «bénis» par des prêcheurs islamistes qui s’appuient sur la tradition du jihad et de la razzia contenue dans la Charià dans sa version sunnite-orthodoxe/salafiste. Cette «tradition» est d’autant plus solide qu’elle est héritée des «empires» islamistes peuls du passé. Elle est donc identitairement et historiquement légitime pour nombre d’islamistes peuls.

On dénombre en Afrique près de 40 millions de Peuls (également appelés Fulbe, Halpular, Fulani ou Fellata, selon les pays), présents dans une quinzaine de pays du Sahel et d'Afrique de l'Ouest, au Cameroun, en Guinées, ou encore en République centrafricaine et au Soudan. Les Peuls venus du Fouta Toro se sont installés dans la région du Mali et du Burkina-Faso vers la fin du XIVe siècle. De tout temps, partout en Afrique, des conflits ont opposé les cultivateurs sédentaires aux éleveurs généralement nomades (dont les Peuls) pratiquant la transhumance et habitués aux faits de prédation/razzias et d’esclavagisme. Les premiers accusent depuis toujours de façon récurrente les seconds de saccager leurs cultures avec leurs troupeaux, tandis que ceux-ci se plaignent de vols de bétail, de l'accès difficile aux points d'eau ou d’obstacles aux déplacements. Depuis 2010, toutefois, les conflits sont devenus à la fois plus nombreux et plus meurtriers, ceci dans un triple contexte de réchauffement climatique qui pousse les nomades vers le Sud chrétien, de fanatisation salafiste importée d’Arabie saoudite, et d’agenda séparatistes sur fond de déliquescence des Etats faibles. L’engouement de nombreux groupes Peuls pour le djihadisme, constaté de façon éclatante depuis 2015 dans le centre du Mali, est le fruit combiné de l'histoire impériale islamique des empires peuls et d'une identité frustrée couplée à des phénomènes d’exclusion socio-économique et politiques supposés ou réels. Certes, tous les Peuls ne sont pas islamistes et encore moins tous djihadistes. Et il est clair que l’amalgame entre Peuls et jihadistes – à l’origine de représailles sommaires contre les minorités peules de la part des pouvoirs non-peuls sédentaires – est instrumentalisé par les groupes djihadistes dans le but de recruter. Ceci n’empêche pas qu’il existe une réelle nostalgie de l’empire peul islamiste du Macina, appelé aussi la «Diina» (religion en arabe déformé), et que cette nostalgie irrédentiste et suprémaciste sert de justification identitaire et religieuse à des actions de prédations (Razzias, prises d’otages, raids, massacres «d’infidèles» ou d’«apostats»).

Rappelons qu’au XIXesiècle, l’empire islamique peul du marabout Sékou Amadou, issu du clan des Barry, s’étendait sur une partie du Mali actuel, de Tombouctou au nord, au pays Mossi au sud, de la Mauritanie à l’est à la région de Mopti avec Hamdallaye comme capitale. Il pratiquait en permanence les pillages des biens «infidèles» et l’asservissement des vaincus. Tout «soufi» qu’il était de formation (car toutes les confréries soufies ne sont pas «tolérantes» contrairement au lieu commun islamiquement correct), n’oublions pas que Sékou Hamadoun déclara un jihad impitoyable pour conquérir son empire «Diina». Bien que créé par un adepte de la confrérie soufie Qadiriyya, l'empire était régi par une application extrêmement rigoureuse de la charià dans le rite très orthodoxe et anti-chrétien du malikisme (dominant au Maghreb et en Afrique musulmane), ce qui permet aux jihadistes actuels de faire passer leur entreprise totalitaire néo-impériale pour une sorte de «retour» à un passé «précolonial». Rappelons aussi qu’à l’époque déjà, les non-musulmans furent massivement pris pour cibles et persécutés. Les populations bambaras, soninkés, bwa, dogons et les peuls non-musulmans (restés animistes, donc «païens») furent victimes de terribles jihads et razzias et devinrent des «riimaybe», des «serfs» des peuls musulmans…

La Katiba Macina ou le djihadisme africain «endogène»

Fondé en 2015 et sévissant surtout en milieu peul dans la région de Mopti, la «Katiba Macina» est le plus redoutable des groupes terroristes de la région. Cible privilégiée des militaires français, c’est d’ailleurs ce groupe qui devait « récupérer » les otages libérés par les hommes du COS (commando Hubert). Macina est surtout le nom d’un ancien Etat islamiste/jihadiste peul qui domina au XIXème siècle l’ouest du Mali, à la frontière nord du Burkina Faso et jusqu’au sud de la Mauritanie. Dans l'imaginaire peul, «l'Empire du Macina» (ou «Diina»), dont Mopti était la capitale, constitue un véritable âge d'or, une époque où les Peuls n’étaient pas des minorités dominées mais des dominateurs. Au nom de cet héritage «impérial» islamiste, les Peuls se perçoivent comme les défenseurs «élus» d'un «islam pur», dans le sillage de la confrérie très rigoriste de la Qadiriyya. Ce passé islamiste impérial mythifié et sa nostalgie les rend très perméables à la propagande salafiste actuelle. Aujourd’hui, la propagande jihadiste, en préconisant de se rebeller contre les États en place supposés «complices» de l’Occident, est mieux reçue en milieu peul que partout ailleurs. Le leader du Groupe Macina ou «Front de Libération du Macina», Hamadoun Koufa, lui-même un prêcheur peul radicalisé au contact du groupe Ansar Dine, incarne à lui seul les racines civilisationnelles peuls-africaines du jihadisme sahélien : son objectif irrédentiste est de rétablir l’ancien «empire» peul du «Macina». Le groupe est monté en puissance depuis qu’en mars 2017, il a rejoint le GSIM (regroupant Ansar Dine, des branches d’AQMI, des combattants du défunt Mujao et du MNLA berbère du Mali) qui menace le Sahel depuis 2012. Ses idéologues sont nostalgiques de l’empire peul razzieur et esclavagiste qui appliquait la charià à la lettre et qui terrifia les populations africaines non-peuls. La Katiba Macina est encore aujourd’hui le groupe djihadiste qui perpètre le plus grand nombre d’attaques terroristes au Mali, au Burkina Faso, au Niger et à la frontière béninoise. Et bientôt peut-être aussi en Côte d’Ivoire, au Ghana, au Togo, en Guinée Conakry et équatoriale, puis partout où des groupes tribaux peuls sont perméables à la contagion idéologique du djihadisme irrédentiste peul. Rappelons que, dès le XVIIIe siècle, ce «proto-djihadisme» a sévi dans l’actuelle Afrique sub-saharienne et sahélienne : l'État théocratique du Fouta-Djalon en Moyenne-Guinée au XVIIIe siècle ; l'Empire peul du Macina au Mali entre 1818-1862 ; et l’empire théocratique musulman de Sékou Amadou Barryi, puis de Sékou Amadou, qui conquit Tombouctou, sans oublier au Nigeria l'Empire de Sokoto au XIXe siècle.

Aujourd’hui, la Katiba Macina a pour objectif de faire sécession de l’Etat malien dans son fief au centre-Mail, à l’instar des djihadistes berbéro-arabes du nord du pays. La Katiba Macina a perpétré des attentats massifs dont l’attaque contre l’hôtel Byblos, à Sévaré, ou celle du Radisson de Bamako qui a fait 22 morts en novembre 2015. Au total, le groupe serait responsable de la mort d’une centaine de soldats maliens. Concernant l’affaire des quatre otages libérés par les commandos du COS, on sait que ce seraient des djihadistes burkinabés liés à Daesh qui auraient tenté de remettre les otages (français, sud-coréen et américain) à la Katiba Macina, quant à elle affiliée à Al-Qaïda.

Bilan plus que mitigé de «l’opération Barkhane»

«Barkhane» désigne les dunes du Sahara qui ont la forme d’un croissant sous l’effet du vent, mais c’est aussi le nom de code de l’opération extérieure («opex») lancée le 1er aout 2014 par l’armée française dans le but de lutter contre les groupes djihadistes dans la région Sahélienne sub-saharienne. Son poste de commandement interarmées de théâtre est basé à N’Djamena, au Tchad. Barkhane poursuit les opérations Epervier (Tchad, 1986) et Serval 2012), en partenariat avec les forces conjointes des cinq pays de la zone sahélo-saharienne (Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger et Tchad) membres du G5 du Sahel. Rappelons que la présence française est ancienne dans la région du Sahel G5, puisqu’au Tchad, nos forces sont installées depuis 1986. Aussi les dispositifs militaires français du Tchad et du Mali ont-ils fusionné pour donner naissance à Barkhane, créée dans une optique plus régionale et transfrontalière, à l’image de la mobilité et du caractère transnational de l’islamisme djihadiste. Ce dernier est par opposition hostile au nationalisme et aux frontières établies, assimilées à l’œuvre «maléfique» de l’ex-colonisateur croisé pour les islamistes. A la suite de l’intervention militaire française au Mali, décidée en 2012 par François Hollande (opération Serval), les forces françaises n’ont plus quitté la zone sahélienne. Depuis, son successeur Emanuel Macron a maintenu le dispositif, qui n’est pas prêt d’être supprimé. Dans la bande désertique du Sahel, qui sépare naturellement le continent africain d’est en ouest, la France s’est assigné comme double mission non seulement de continuer de combattre les groupes terroristes du Mali et de la région, mais de faire en sorte que les armées locales des pays alliés puissent progressivement prendre le relais. Ce qui est loin d’être encore le cas.

Pour ce qui est du bilan de ces opérations françaises, il est pour le moins mitigé. Certes, au Mali, l’opération Serval a permis, ce qui n’est pas rien, de sauver le régime en place et à préserver l’unité du pays, face à l’avancée de djihadistes en direction de Bamako, ceci également grâce à la résistance des troupes maliennes régulières. Rappelons que depuis que sonpropre quartier général de Sévaré (Mali) a été attaqué, le nombre d'opérations conjointes d’ampleur a été diminué. Ceci a constitué  une victoire pour les djihadistes. Il est vrai qu’à part le Tchad, l’Algérie, le Niger, et éventuellement le Maroc, plus au Nord-Ouest, peu d’Etats africains voisins ont des armées dignes de ce nom capables de mener des opérations d’envergure : les petits pays côtiers de l'Afrique de l'Ouest, plus riches, demeurent dépourvus d’armées puissantes, (Togo, Bénin, Ghana) et donc très vulnérables. Force est de constater que la mission des (maigres) forces françaises (4500 hommes au total) est presque impossible à accomplir, à terme, en raison de la faiblesse des effectifs et de la multiplication/atomisation des fronts. Cette stratégie intelligente voulue par le chef de l’Etat islamique du Grand Sahara (EIGS), Al-Sahraoui, vise en fait à éviter le plus possible les attaques frontales favorables aux militaires au profit d’incursions éclairs suivis de retraits immédiats sur zone désertique. Cette stratégie de multiplication des zones de déstabilisation est d’ailleurs en cohérence parfaite avec l’organisation très décentralisée des nouveaux groupes jihadistes ultra-mobiles qui se fondent dans les populations, s’appuient souvent sur des terreaux ethno-tribaux et familiaux favorables et sont souvent repliés dans des zones désertiques dans lesquelles ils ont l’avantage sociogéographique.

Certes, l’opération Barkhane a permis d’empêcher les groupes djihadistes de contrôler des territoires, mais les djihadistes ont remarquablement adapté leurs modes d’action, plus asymétriques, ce qui nécessite un meilleur travail de renseignement. De ce fait, si Barkhane n’a pas vocation à être éternelle, la présence française militaire n’est pas prête d’être retirée ou même réduite dans la région, ce que même la ministre des Armées, Florence Parly, a reconnu, elle qui s’est déjà rendue à neuf reprises «sur zone». Et il serait fort préjudiciable de réduire des effectifs français militaires déjà en réalité très faibles sur place, puisqu’avec 4 500 soldats pour 5 millions de km2, soit un territoire comparable à celui de l’Union européenne, la mission de Barkhane, véritable «mission impossible», ne peut dans le meilleur des cas que sauver les meubles, préserver des intérêts vitaux français sur place et empêcher des capitales alliées de tomber, mais pas de juguler les périls terroristes, séparatistes et criminels et les conflits ethno-tribaux. Ces derniers sont alimentés par des causes profondes, des tendances lourdes, géocivilisationnelles et économico-sociales : causes climatiques, corruption, inégale répartition des richesses, pauvreté, surnatalité, et tradition islamiste endogène passée (exemple des Peuls). Par comparaison, la présence de 100 000 soldats américains en Afghanistan durant les moments d’engagement les plus intenses pour un territoire de 600 000 km2, donc bien plus importante, était déjà jugée par les spécialistes insuffisante…

En guise de conclusion

Tant que ces problèmes de fond ne sont pas réglés par une solution politique et des mesures ambitieuses de codéveloppement économique elles-mêmes conditionnées à une meilleure gouvernance, la présence militaire française, régionale et même internationale n’empêchera pas les groupes djihadistes de prospérer sur un vaste terreau favorable, lui-même fruit d’une convergence hautement sismique du radicalisme salafiste importé des monarchies sunnites du Golfe, d’une mauvaise gouvernance d’Etats parfois «faillis», et du séparatisme ethno-tribal, ceci sur fond de délitement des Etats parmi les plus pauvres de la planète. En l’absence d’une grande politique de développement de l’Afrique («plan Marshall africain»), couplée à une recherche de vraies solutions politiques inclusives, la France, abandonnée à ses propres moyens par ses partenaires européens qui tournent le regard, on ne pourra dans le meilleur des cas que sauver «les meubles», ou disons plutôt les palais présidentiels, les intérêts industriels et économiques (uranium, franc-CFA, etc) immédiats de la France dans cette partie du monde. Pendant ce temps, les «chers émirs» et autres rois sunnites des pays du Golfe amis de l’Occident vont pouvoir continuer à répandre dans toute l’Afrique le virus théocratique de l’islamisme salafiste, matrice idéologique du djihadisme…

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