Espagne : le retour de l’extrême droite

Espagne : le retour de l’extrême droite© Christina Quicler
Drpaeau espagnol.

Vox, parti ultraconservateur et anti immigration, a fait son entrée au Parlement andalou. Le grand reporter Emmanuel Razavi analyse ce choc pour la classe politique espagnole qui pensait en avoir fini avec les fantômes de l’extrême droite.

Depuis 1977 et la fin du régime franquiste, dont la doctrine politique s’appuyait sur le national catholicisme et le conservatisme, l’extrême droite semblait avoir disparu de l’échiquier politique espagnol. Du moins le croyait-on, dans ce pays de 46 millions d’habitants qui fait figure de laboratoire politique permanent.

Le 2 décembre, douze élus de Vox, parti d’extrême droite fondé en 2013, ont pourtant fait leur entrée au Parlement andalou qui compte 109 sièges. Localement, ils étaient emmenés par Francisco Cerrano, un ancien juge aux affaires familiales qui revendique «la suppression de l’accès gratuit à la santé pour les immigrants illégaux, le renforcement des frontières et de l’identité espagnole». Cerrano s’inscrit pleinement dans la droite ligne du programme établi par Santiago Abascal, leader et théoricien du mouvement, dont «les cent mesures urgentes pour l’Espagne» prônent l’interdiction des partis indépendantistes, l’édification de murs infranchissables dans les enclaves de Ceuta et Melilla, le retrait de l’espace Schengen, l’interdiction de l'enseignement de la religion musulmane ou encore la suppression des subventions publiques aux associations féministes.

Son mode opératoire, comme celui des leaders de Vox, consiste en fait à surfer sur les frustrations populaires en utilisant un discours radical qui choque et parfois séduit, en essayant de ratisser le plus largement parmi les mécontents. Si l’on analyse ainsi le profil des électeurs de VOX en Andalousie, on trouve parmi eux des déçus du Parti Popular – le parti de la droite conservatrice – des opposants au processus indépendantiste catalan, mais aussi, on l’aura compris, des adversaires de l’immigration.

Car dans cette région du sud de l’Espagne, qui compte près de 8,5 millions d’habitants et forme la deuxième communauté autonome du pays, la fracture entre natifs et immigrés est palpable. Dans la petite ville andalouse de El Ejido par exemple, cela fait des années que la situation ne cesse de se dégrader.

Si cette droite extrême n’apparaît pas toujours structurée, elle ne sort pas de «nulle part»

La commune, connue pour  ses 35 000 hectares de culture de fruits et légumes sous serres, est d’ailleurs tristement célèbre pour les émeutes racistes qu’elle a connues il y a une quinzaine d’années. «On a fait venir ces gens pour travailler dans nos champs ou sur les chantiers de construction dans les années 2000. Mais à l’époque la situation était différente, il y avait plus de travail et d’argent. Il ne faut pas croire que l’on soit raciste, mais ces gens touchent des allocations et ont des aides pour leurs enfants que les Espagnols n’ont pas. Il n’y a pas que des Marocains parmi eux, il y a aussi des gens qui viennent d’Europe de l’Est. J’en connais beaucoup et je sais que certains sont bien, mais avec la crise économique que nous connaissons, on ne peut plus faire face [...]. On ne peut pas financer des étrangers quand nous ne sommes pas capables de subvenir aux besoins des gens qui sont nés ici», explique un responsable municipal qui reste muet dès lors qu’on lui rappelle que nombre de ces immigrés travaillent sans être déclarés – ou alors partiellement – par les propriétaires terriens de la région, dans des conditions qui sont parfois à la limite du supportable.

Le fait est que si cette droite extrême n’apparaît pas toujours structurée, elle ne sort pas de «nulle part» comme l’a parfois laissé entendre la presse.  Il y a d’abord eu la crise économique qui a fragilisé le pays depuis 2008, et qui a vu le chômage – notamment des jeunes – exploser. Une crise qui a généré l’apparition de travailleurs pauvres devant parfois faire le choix entre se loger et se nourrir. Ensuite, il y a eu les banques qui ont poussé au surendettement des foyers dans les années 2000, pour ensuite leur retirer leur soutien du jour au lendemain. Il faut en effet se rappeler que les établissements bancaires finançaient parfois jusqu’à 120% les prêts immobiliers de ménages bien trop fragiles pour faire face à leurs remboursements en cas de perte d’emploi. Avec la crise, l’effet a été dévastateur… Enfin, il y a eu une classe politique issue des grands partis englués dans des affaires de corruption à répétition, incapable de redonner de la confiance.

Les citoyens réagissent contre les élites et adhèrent à un discours qui prône la nécessité de l'existence de frontières, de la réglementation de l'immigration ou de l'identité du pays

Comme dans le reste de l’Europe, cette situation a soulevé des mécontentements et des revendications, portées dans un premier temps par le parti d’extrême gauche de Pablo Iglesias, Podemos, lequel n’a pas tardé à se fondre dans le système qu’il combattait et, bien sûr, Ciudadanos, le parti de centre droit Albert Rivera qui a largement dénoncé la corruption des élites.

Josep Gascon, avocat spécialiste des risques économiques, explique : «Il y a un désenchantement vis-à-vis du pacte social. Le modèle économique libéral ne fonctionne plus pour l'ensemble de la population, et une grande partie des Espagnols se sentent abandonnés, notamment dans les strates les moins favorisées de la population. Il y a en fait un fort mécontentement social et politique d’une partie importante de la société qui voit les salaires stagner, alors qu’augmente l’inégalité de la répartition de la richesse et des revenus. Dans ce contexte, les citoyens réagissent contre les élites et adhèrent à un discours qui prône la nécessité de l'existence de frontières, de la réglementation de l'immigration ou de l'identité du pays.»

Quel avenir pour l’extrême droite espagnole ?

La question de l’identité nationale est en effet au cœur des revendications de VOX. Pourtant, une question interpelle. Existe-t-il réellement une identité espagnole ? Le pays actuel s’est en effet constitué à partir d’une fédération de régions, ou plus exactement de 17 communautés autonomes qui disposent chacune de plus ou moins de latitude en matière fiscale et juridique, même si l’état central joue un rôle déterminant.

Dans ces régions, la population se définit souvent comme andalouse, basque ou catalane avant même de se dire espagnole. Chacune ayant des revendications qui lui sont propres, comme l’indépendantisme en Catalogne ou la régulation de l’immigration dans les provinces du sud, l’argument nationaliste de VOX peut ainsi sembler fragile sur le long terme.  

les élections locales de 2019, comme celles des européennes, feront figure de test grandeur nature pour l’extrême droite

Si l’extrême droite émet par ailleurs une somme de revendications répondant à des frustrations qui sont bien réelles, il est à noter que, pour l’heure, elle fait surtout son terreau sur le vide total de réponses concrètes de la part des partis traditionnels – à l’exception du parti Ciudadanos –, et non sur un projet de société.

Josep Gascon analyse : «A mon avis, le péril ne réside pas vraiment dans le discours de l’extrême droite, ni dans le fait que les populistes parviennent au pouvoir, mais plutôt dans le fait qu'ils poussent les partis centristes à adopter des positions plus nationalistes [...] Il convient cependant de rappeler que l'Espagne continue d'honorer les fascistes, de rendre hommage à ceux qui ont volé quarante ans de liberté, et qu'il existe encore des rues et des places en l'honneur de la dictature. S’il en est ainsi, c’est qu’une partie de la population ne rejette pas totalement un dictateur qui a tué des milliers de démocrates, et enlevé des droits aux femmes […]»

En Espagne, pour l’heure, les observateurs de la vie politique retiennent leur souffle. Passée la stupeur du 2 décembre dernier, chacun attend les élections locales de 2019, comme celles des européennes, qui feront figure de test grandeur nature pour l’extrême droite.

 

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