Le procès de Saïf al-Islam a été «une opération médiatique»

Le procès diffusé à la télévision© Ismail Zetouni Source: Reuters
Le procès diffusé à la télévision

Saïf al-Islam Kadhafi, le second fils de l'ex-dirigeant libyen, a été condamné à la peine capitale par un tribunal de Tripoli. Une mascarade de procès selon Riadh Sidaoui, directeur du Centre arabe de recherches et d'analyses politiques et sociales.

RT France: Que sait-on des conditions dans lesquelles ce procès s'est-il tenu?

Riadh Sidaoui: Dans le chaos total. Le gouvernement de Tripoli n'est pas reconnu par la Communauté Internationale. Seul celui de Tobrouk l'est. Mais le gouvernement de Tripoli s'est retrouvé isolé sur le plan international puisqu'il n'est reconnu par aucun pays. Sur le plan régional, il est également isolé, la Tunisie par exemple érige un mur entre les deux pays. Ce gouvernement cherche à reconquérir une nouvelle popularité auprès de sa population, d'autant qu'ils ont largement perdu les élections de juin 2014. En jugeant et condamnant un symbole de l'ère Kadhafi, il a voulu faire un coup médiatique. Mais les Libyens sont peu intéressés à juger leurs anciens dirigeants; sa priorité est de sécuriser le pays, l'unifier, juguler l'inflation et avoir un seul gouvernement. Ils ne cherchent pas une vengeance contre la famille Kadhafi.

RT France: Mais par rapport aux conditions objectives, ce procès a-t-il été équitable?

Riadh Sidaoui: Non, effectivement. De toute façon le gouvernement de Tripoli n'est en rien légal ou légitime. Il détient par la force ce qu'il a perdu en juin 2014. S'il n'est pas reconnu au plan international, il ne peut juger quiconque légalement ou légitimement. Par ce procès, ce gouvernement essaie juste de s'affirmer. D'autant qu'il accumule les défaites militaires sur tous les fronts. D'ailleurs, certains chefs de Fajr Libya sont en train de fuir vers d'autres pays, notamment en Turquie.

RT France: Pourquoi par exemple les motifs n'ont-ils pas été donnés dans le jugement?

Riadh Sidaoui: Car justement c'est une opération médiatique, spectaculaire qui s'est jouée avec ce procès. Mais au plan juridique et humain, ce procès ne peut pas être reconnu. Il ne faut pas oublier que la société libyenne est une société tribale et qu'entre la tribu Zenten qui détient Saïf al-Islam et celle des Kadhafi, il y a des liens de parenté très forts. Le code d'honneur leur interdit de le livrer à Tripoli. De plus la tribu Zenten est en guerre totale contre les forces de Fajr Libya qui tient le gouvernement de Tripoli. Pour cette tribu, qui ne reconnait pas le gouvernement de Tripoli, mais serait plutôt proche du gouvernement de Tobrouk, il n'y a aucun intérêt à livrer Seïf Al Islam. Sur le plan physique, il n'y a aucune crainte que Seïf al Islam soit livré au gouvernement de Tripoli, à moins qu'il y ait une opération commando pour l'enlever. 

RT France: Pourquoi le cas de Seïf Al Islam est-il jugé symbolique?

Riadh Sidaoui: Seïf al-Islam devait succéder à son père, ses partisans sont encore forts et souhaitent reprendre le pouvoir. De plus il est très lié à la tribu des Zenten. Tous les regards se concentrent sur lui de façon évidente. C'est une carte pour la nouvelle coalition objective qui s'est créé contre Daesh et qui regroupe cette tribu Zenten, les partisans de Kadhafi, le gouvernement de Tobrouk, plusieurs pays arabes dont l'Egypte. De plus les pays membres de la coalition de l'Otan qui ont mené les opérations contre la Libye sont moins opposés qu'auparavant à la famille Kadhafi. Ainsi l'Egypte a libéré un cousin de Kadhafi récemment et l'Union européenne a débloqué ses comptes. Le clan Kadhafi n'est plus l'ennemi de l'Occident. Cette coalition objective a pour ennemi commun Daesh et les Islamistes de Tripoli. Selon mes informations, il y a même des contacts privés entre Paris, Londres, Washington et le reste du clan Kadhafi. 

RT France: Après ce procès, comment voyez-vous l'avenir pour Seïf Al Islam?

Riadh Sidaoui: Rien ne va changer. La tribu Zenten va continuer à le protéger. Cette tribu est, encore une fois, l'ennemi numéro un des forces de Fajr Libya qui tient le gouvernement de Tripoli. Pour ces deux raisons, la tribu de Zenten ne livrera jamais Seïf al Islam au gouvernement de Tripoli, malgré ce procès. De plus, les partisans de Kadhafi sont presque de deux millions. Ils vont aussi le protéger. Il n'est pas isolé comme Ben Ali par exemple. Il ne sera pas exécuté. C'est un show. Ceux qui l'ont jugé seront peut être à leur tour bientôt jugés tant leur pouvoir est fragile.

RT France: Plus largement quelle est la situation de la Libye?

Riadh Sidaoui: C'est un chaos total. Il y a un Etat embryonnaire à l'est. Mais l'armée n'arrive pas à pacifier le pays vu la quantité énorme d'armes qui circulent. Mais on constate l'apparation d'une coalition objective, de forces ennemies auparavant qui se regroupent contre Daesh et ses alliés. 

RT France: Ce pays est-il devenu une zone d'instabilité pour la région?

Riadh Sidaoui: Avant l'intervention de l'Otan la Libye n'était pas un bastion du terrorisme international. On peut dire la même chose de l'Irak d'ailleurs. Après cette intervention, la cassure du système étatique a favorisé le terrorisme qui prolifère dans l'anarchie. Il suffit de voir les cas de l'Afghanistan, du Mali de la Syrie. Le chaos libyen ne menace pas seulement l'Afrique du Nord mais également le sud de l'Europe car la quantité d'armes en circulation est immense. Les armes utilisées en Egypte ou en Tunisie lors des attentats sont ainsi des armes libyennes.

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