Pour les dirigeants européens, le film d’horreur reprend…

Pour Pierre Lévy du mensuel Ruptures, la «refondation de l’Europe» promue par Emmanuel Macron va se transformer en cauchemar pour les dirigeants européens après le scrutin du 24 septembre outre-Rhin.

Le marketing soit loué : le pitch était presque parfait, le story telling, prometteur, le narrative, bien au point.

Le scénario commençait il y a quelques années comme un film d’horreur ; mais, happy end, finissait en conte de fée. Résumons : crise financière, débâcle économique, tempête sur l’euro ; arrivée massive de migrants ; référendum approuvant le Brexit ; et même, pour les plus imaginatifs, menace d’invasion russe imminente. Il y a quelques mois, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, résumait même d’un mot la grande peur des élites européistes : une «polycrise» qui menaçait l’existence même de l’Union européenne.

Mais c’était sans compter les dieux de l’Olympe, capables des plus merveilleux rebondissements. En décembre 2016, le candidat «populiste» à la présidence de l’Autriche n’obtenait «que» 46%. Trois mois plus tard, les Néerlandais étaient miraculeusement sauvés de l’enfer, puisque le parti de Geert Wilders n’accédait pas au pouvoir (une hypothèse qu’on savait en réalité improbable).

Pour le maître de l’Elysée, la gueule de bois a commencé au soir des élections allemandes

Surtout, lors de la présidentielle française de mai 2017, le glorieux triomphe d’Emmanuel Macron terrassant le dragon Marine Le Pen (qui n’avait aucune chance d’arriver au pouvoir) achevait de combler d’aise les partisans de l’Union européenne. Cette dernière était sauvée. Sauvée ? Mieux que cela : elle marchait majestueusement vers la «refondation historique» annoncée, de la colline athénienne du Pnyx, par Jupiter déguisé en Périclès.

Las… le problème des gens de marketing est qu’il leur arrive de prendre leurs désirs pour des réalités. La méthode Coué prépare parfois des réveils difficiles. Pour le maître de l’Elysée, la gueule de bois a commencé au soir des élections allemandes.

Pendant des semaines, la grande presse a décrit la campagne outre-Rhin comme «ennuyeuse». Au moins n’a-t-on pas pu dire cela des résultats. 

Les sociaux-démocrates du SPD tombent à leur plus bas niveau historique depuis… 1890 (à l’exception des années 1932-1933). Mention particulière pour leur chef de file, Martin Schulz, qui fut le flamboyant président de l’europarlement pendant cinq ans et entendait ainsi capitaliser sur les charmes de l’Europe. Décidément, l’UE enthousiasme les électeurs…

Les chrétiens-démocrates dégringolent à leur plus faible score de l’histoire de la République fédérale. Pris ensemble, les deux partis de la coalition sortante rassemblent à peine plus d’un électeur sur deux (contre 70% à 80% jusque dans les années 2000). 

Les (néo-)Libéraux du FDP opèrent une résurrection spectaculaire, derrière leur leader brandissant la société numérique en bandoulière. Mais c’est surtout la poussée de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) qui a créé un choc à Bruxelles et dans les capitales de l’UE. Avec 12,6%, cette formation gagne la troisième place au sein du Bundestag.

Pendant des semaines, et peut-être des mois, Bruxelles, Paris et consorts vont devoir se passer d’Angela Merkel

Dans la réalité, ni le FDP, ni l’AfD ne sont aussi «anti-intégration européenne» que la presse dominante se plaît à les décrire. Mais cette image, aussi approximative soit elle, a contribué à leur succès ; c’est en tout cas incontestable pour la seconde. C’est cela qui compte pour l’analyse du scrutin, et de ses conséquences pour la période qui s’annonce.

Celles-ci sont de trois ordres. La première dimension relève de la politique intérieure allemande. La configuration parlementaire sortie des urnes est totalement inédite. Elle laisse prévoir que les négociations pour une coalition quadripartite vont être laborieuses. Pendant des semaines, et peut-être des mois, Bruxelles, Paris et consorts vont devoir se passer d’Angela Merkel.

Et quand une majorité sera formée, on peut raisonnablement prédire qu’elle sera tout sauf stable, tant elle sera traversée de contradictions – notamment sur l’Europe. On ne peut même exclure qu’elle prendra fin avant terme.

C’est là la deuxième conséquence du 24 septembre : le scénario du conte de fée s’effondre. Onze jours plus tôt, monsieur Juncker, dans son «discours sur l’état de l’Union» (une marotte importée de Washington) déclamait : «LEurope a de nouveau le vent en poupe […], larguons les amarres et mettons les voiles.» Le capitaine de Bruxelles a été trahi par la météo. Sans l’impulsion dominante de Berlin, la galère européenne pourrait bien être prise dans une nouvelle tempête. 

D’autant que le séisme qu’ont provoqué les électeurs allemands risque d’avoir de prochaines répliques. Les Autrichiens votent à leur tour le 15 octobre. Le FPÖ, généralement classé parmi les populistes eurosceptiques, se voit promettre un score important. Et si tel n’était pas le cas, ce serait au profit du jeune chef qui a fait main basse sur la droite classique (ÖVP), Sebastian Kurz ; or celui-ci cite le Premier ministre hongrois, honni à Bruxelles, comme un modèle…

Et comme si tout cela ne suffisait pas, les élections italiennes sont prévues en 2018, et le Mouvement Cinq étoiles garde le vent en poupe.

Macron n’en faisait pas mystère : ses projets de «portée historique» ne peuvent se réaliser qu’en tandem avec l’Allemagne

La troisième conséquence concerne l’ancien banquier de chez Rothschild devenu le président français. Le 26 septembre encore, il pérorait à la Sorbonne devant un public d’étudiants bon chic bon genre (alors que des centaines de manifestants étaient vigoureusement tenus à l’extérieur, cela s’appelle la culture du débat). Il entendait préciser sa refondation de l’Europe (en particulier de la zone euro, moyennant des transferts financiers massifs entre Etats membres). Monsieur Macron a affirmé qu’il avait préparé son discours avant les élections allemandes, et ne l’avait pas modifié une fois celles-ci passées. Cela s’est vu, tant les perspectives qu’il a décrites paraissent désormais hautement fantaisistes. 

Quelques jours avant le 24 septembre, il confiait du reste à quelques proches : «Si le FDP entre au gouvernement fédéral, je suis mort.» Comprendre : l’UE est morte. Car le chef de l’Etat n’en faisait pas mystère : ses projets de «portée historique» ne peuvent se réaliser qu’en tandem avec l’Allemagne (le gouvernement français ne cache pas que les «réformes» du droit du travail, de même que l’austérité renforcée, visent, dans cet esprit, à complaire à Berlin).

Morte, l’Union européenne ? L’agonie peut – hélas – se prolonger quelque peu. Mais le délitement se confirme. Pour les oligarchies européennes, c’est le cauchemar qui rebondit.

Pour les peuples du Vieux continent, c’est, au contraire, une excellente nouvelle.