Guerre par procuration turco-syrienne : «nous pourrions observer un conflit bien plus meurtrier»

Guerre par procuration turco-syrienne : «nous pourrions observer un conflit bien plus meurtrier»© Khalil Ashawi Source: Reuters
Un rebelle devant le char de combat turc qui tire sur le village de Guzhe situé au nord d'Alep en Syrie.

La déclaration de Recep Erdogan sur sa volonté de renverser Assad a aggravé la situation au Moyen-Orient. L'expert politique syrien Ammar Waqqaf explique où pourrait amener l'envie des turcs de «sécuriser leurs positions» par tous les moyens.

RT : Ce n’est certainement pas la première fois que le président turc fait de telles déclarations à l’égard de la Syrie. Pensez-vous qu’il exécutera sa menace cette fois-ci ?   

A. W. : En fait, cette déclaration spécifique est un peu étonnante. Depuis les excuses présentées par la Turquie à la Russie, pour l’avion russe abattu il y a un an, la Turquie a un peu adouci sa rhétorique à l’égard du changement du gouvernement en Syrie et de l’intervention dans la politique syrienne. Ils ont continué à diffuser des nouvelles concernant cela, mais en général ils sont restés calmes à ce sujet. Aujourd’hui, c’était un peu surprenant, parce qu’il a été tout à fait clair et cela semblait avoir surgi de nulle part. Nous estimons donc que ce n’était pas un dérapage, c’est assez significatif, dans un sens.

Ce n’est pas dans l’intérêt de la Russie ou de la Syrie de perdre la Turquie encore une fois

Est-ce qu’il va exécuter sa menace ? Nous ne le croyons pas. C’est peut être en rapport avec le bombardement de positions turques le vendredi matin, dont la Turquie avait accusé le gouvernement syrien et en filigrane la Russie. Et le jour suivant, le président russe a eu une conversation avec son homologue turc, même deux, pour dire : «Ce n’était pas nous». Les Turcs essaient peut-être de dire que si vous perturbez notre entente avec la Syrie concernant notre entrée dans le nord du territoire syrien – si tant est qu'il y ait eu une telle entente – nous allons repartir depuis le début. C’est une menace en quelque sorte. Et aussi probablement une position avancée de négociation, parce que le Premier ministre turc Binali Yildirim va se rendre à Moscou dans cinq jours, lundi prochain, et il rencontrera le Premier ministre Medvedev et le président Poutine. Alors, nous croyons que cela pourrait être le cas. 

RT : Qu’est-ce qui a pu pousser Recep Erdogan à modifier ses objectifs en Syrie ?

A.W. : Tout d’abord, les objectifs réels de l’entrée de la Turquie en Syrie ne sont pas trop clairs jusqu’à présent. Ils annoncent qu'il s'agit de terrorisme, de Daesh, etc. Et ensuite les combattants kurdes du PKK et ses affiliés en Syrie. Mais nous pensons qu’il s’agit en fait de la sécurisation des positions turques dont il est question, peu importe le sort de cette crise syrienne.

La position du gouvernement turc est d’attaquer au moins le PKK kurde, en le considérant évidemment au niveau officiel comme un parti terroriste, aussi bien que ses filiales en Syrie

Nous ne pensons pas que la Turquie fera tout pour atteindre cet objectif, ou qu’elle fera quelque chose de mal ou du stupide en se créant de nouveaux ennemis. Il s'agit d'une simple menace : «Si vous ne pouvez pas vous mettre d’accord, nous pouvons tous revenir à la confrontation qu’on avait auparavant». Ce n’est pas dans l’intérêt de la Russie – ayant fait tellement de progrès, ayant amené la Turquie de son côté, du côté du gouvernement syrien, en l’éloignant des positions américaines, surtout quand les Etats-Unis soutiennent les Kurdes.

Ce n’est pas dans l’intérêt de la Russie ou de la Syrie de perdre la Turquie encore une fois. Nous ne croyons pas qu’il y aura une confrontation – nous allons l’enterrer et corriger la situation.                        

RT : Les tensions dans les relations entre les Turcs et les Kurdes, peuvent-elles s'aggraver encore plus à la lumière de cette déclaration ?  

A. W. : Depuis les élections du juin 2015, soit à peu près il y a un an et demi, le parti turc au pouvoir a perdu la majorité au Parlement à cause du Parti kurde HDP (Parti démocratique des peuples), qui a réuni approximativement 13% des électeurs. Le président Erdogan et le parti au pouvoir AKP (Parti de la justice et du développement), ont décidé de cibler les Kurdes. On a ainsi connu une sorte de campagne de persécution contre les Kurdes, qui a atteint son apogée au cours des derniers mois, surtout ces dernières semaines, avec l'arrestation de certains parlementaires kurdes.

La confrontation continue, mais elle ne va pas se répandre à grande échelle

Ces événements interviennent après les tentatives de réconciliation interne engagées avec les Kurdes, qu’on observait lors des deux ou trois dernières années, afin de gagner plus de voix. Maintenant, la position du gouvernement turc est d’attaquer au moins le PKK kurde (Parti des travailleurs du Kurdistan), en le considérant évidemment officiellement comme un parti terroriste, aussi bien que ses filiales en Syrie. Et leur intérêt en Syrie est d’attaquer cette organisation en particulier. Alors, la situation aujourd’hui, c'est qu'il existe une sorte d’équilibre fragile dans le nord de la Syrie : les Américains essaient de soutenir les Kurdes, ce qui contrarie un peu les ambitions turques. Et l’armée syrienne essaie de coopérer d’une certaine manière avec les milices kurdes dans certaines zones, surtout dans la région d’al-Bab. Donc, c’est aussi une garantie en quelque sorte, et cela pourrait créer une sorte de zone tampon, pour que les forces turques n’engagent pas le combat avec les Kurdes.

Il y a de nombreuses guerres par procuration qui sont en cours, par exemple entre l'armée syrienne et l’armée turque, ou entre les Kurdes et les unités de «l’armée syrienne libre» qui sont soutenues par la Turquie. Nous croyons que la confrontation continue, mais elle ne va pas se répandre à grande échelle. Ça sera court à cause de l’équilibre précaire et des lignes rouges imposées par toutes les parties. Mais il faut dire que nous ne savons pas si la Turquie persévérera à intervenir dans la région d’al-Bab, afin de couper définitivement la volonté des Kurdes de rassembler les territoires syriens de l’est et ceux de l'ouest. Si cela arrive, nous pourrions même observer un conflit bien plus meurtrier. Voyons les compromis que les Kurdes, les Américains, les Russes et les Syriens pourront vouloir faire avec les Turcs, afin de stabiliser la situation pour qu’elle n’arrive pas, pour ainsi dire, au point critique.  

Lire aussi : Face aux S-300 et S-400 russes, «ce n’est pas Erdogan qui osera envahir la Syrie» 

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