Diplomate français : la rhétorique «Assad doit partir» sape les efforts de paix en Syrie

Jean Marie Guehenno© LIONEL HEALING Source: AFP
Jean Marie Guehenno

La guerre ravage le Moyen-Orient. Russie et Etats-Unis ne trouvent pas d'accord pour y mettre fin. Le diplomate français Jean-Marie Guehenno évoque auprès de RT une possible solution à cette impasse géopolitique.

RT : Le Secrétaire d'Etat américain John Kerry a récemment averti qu'il allait suspendre les négociations avec Moscou sur la réintroduction de la trêve en Syrie. Kerry a qualifié les efforts de trêve de septembre de la «dernière chance» pour la paix dans le pays. Cette chance a-t-elle été manquée ?

Jean-Marie Guéhenno (J-M. G.) : Je pense que, s'il n'y a pas un accord dans les prochains jours ou semaines, en effet, la guerre va se poursuivre. Et il me semble donc que cette chance a été ratée parce qu'il n'existe pas de solution militaire au conflit syrien. Aucune des parties ne peut vraiment écraser l'autre, donc il n'y a pas d'autre option que l'option politique.

RT : L'accord entre la Russie et les Etats-Unis sur la Syrie exigeait que les rebelles cessent de coopérer avec des groupes terroristes. Mais le Front al-Nosra, anciennement affilié à Al-Qaïda, travaille en étroite collaboration avec les groupes d'opposition. Comment peut-on les séparer tant qu’ils partagent la planification opérationnelle, des secteurs du front, les fournitures, etc ?

J-M. G. : C'est très difficile : s'ils rompent complètement leur liaison tactique avec Al-Nosra, ils devront se battre sur deux ou trois fronts : ils vont devoir se battre contre le gouvernement, ils vont devoir se battre contre al-Nosra et ils vont devoir aussi se battre contre Daesh. Les faibles [groupes] d’opposition ne peuvent pas se permettre d'agir ainsi. C’est, sans doute, ce que les Américains ont à l'esprit quand ils disent qu’ils «considéreraient d'autres moyens» [pour régler la situation] et renforcent l'opposition, de sorte qu'elle soit assez forte pour diviser les groupes les plus radicaux.

Une politique qui maintient l'option qu'une partie puisse écraser l'autre, va seulement mener à plus de radicalisation

RT : Devons-nous donc tout simplement accepter le fait qu'ils coopèrent avec les terroristes ? Est-ce le seul moyen de sortir de l'impasse ?

J-M. G. : Eh bien, tactiquement ils coopèrent avec... Je déteste utiliser ce mot – «terroriste» -, car c’est un mot souvent mal employé. Ils coopèrent avec des groupes qui commettent des actes de terrorisme, il n'y en a aucun doute dans certains cas.

Voilà la situation : le conflit dure depuis trop longtemps et, comme nous le voyons dans les cas de nombreux conflits, plus un conflit dure, plus il y a radicalisation – c'est la tragédie de la Syrie et c'est pourquoi une politique maintenant une option pour qu'un camp écrase l'autre, va seulement mener à d'autres divisions, à plus de radicalisation et à ce que la situation devienne insurmontable, dépassant les frontières de la Syrie.

RT : La Russie devrait faire pression sur Bachar el-Assad pour qu’il respecte la trêve. Le département d'Etat américain admet ouvertement ne pas avoir autant d'influence sur tous les groupes rebelles. Le devoir de pression à exercer pour faire respecter la trêve, n'est-il pas inégalement répartie ?

J-M. G. : Le gouvernement syrien a bien plus de force que les différents groupes d'opposition. Par conséquent, la pression sur le gouvernement syrien peut avoir un impact beaucoup plus important que tout ce que vous faites auprès des groupes rebelles.

La rhétorique «Assad doit partir» n'a jamais été une bonne idée

RT : Comme vous le dites, un processus de règlement pacifique ne peut se baser sur la rhétorique «Assad doit partir» - mais c’est ce que nous avons entendu de nombreuses fois de la part de Washington, Ankara, et Bruxelles. Cela signifie-t-il que ces acteurs n’ont jamais été intéressés par la paix en Syrie ? Ou sont-ils simplement mal informés de la situation sur le terrain ?

J-M. G. : Je suis d'accord avec vous dans le sens où la rhétorique «Assad doit partir» n'a jamais été une bonne idée et il faut démarrer le processus [de règlement politique]. Au bout du compte, Assad ne peut pas faire partie du paysage, mais il est important de ne pas commencer par dire : «Assad doit partir». Je ne pense pas que ce soit utile. Je pense qu'il est nécessaire d'avoir un processus progressif de désescalade.

RT : Etant donné que les élections présidentielles américaines s’approchent, et après l’échec du cessez-le-feu de septembre, sommes nous amenés à faire face à des mois et des mois de négociations avec la nouvelle administration américaine ? Cela veut-il dire qu’il faudrait trouver d'accord immédiatement ?

J-M. G. : En effet, voilà pourquoi ce qu'il se passe en ce moment est si important : nous savons que quand la nouvelle administration arrivera, il lui faudra un certain temps avant qu'elle ne soit pleinement en place, ils ont besoin d’approuver les ambassadeurs, etc. Il est donc vraiment essentiel de ne pas gaspiller les efforts qui ont été réalisés au cours des derniers mois. Sinon, nous allons perdre une année entière, et je pense que, malheureusement, c'est le scénario le plus probable en ce moment.

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