Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la politique ukrainienne au Sahel. Kiev demande à la communauté internationale de défendre sa souveraineté et son intégrité territoriale face à la Russie. Mais, à plusieurs milliers de kilomètres de ses frontières, son renseignement militaire a développé des relations avec des combattants qui contestent précisément l’autorité d’autres États souverains au Sahel.
L’argument ukrainien est connu. Puisque Moscou projette sa puissance hors de Russie, Kiev entend frapper ses intérêts partout où ils se trouvent. Militairement, la doctrine possède sa cohérence. Mais appliquée au Sahel, elle soulève une question autrement plus grave : la nécessité de combattre la Russie autorise-t-elle à renforcer les adversaires armés d’États africains déjà confrontés à l’une des insurrections djihadistes les plus meurtrières au monde ?
Du renseignement aux drones : ce que l’on sait des liens entre Kiev et les rebelles de l’Azawad
Le tournant intervient à Tin Zaouatine, dans le nord du Mali, en juillet 2024. Une colonne des Forces armées maliennes accompagnée de combattants russes de Wagner y subit un revers majeur face aux rebelles touaregs. Ces derniers revendiquent 84 Russes et 47 militaires maliens tués, bilan qui n’a pas été intégralement vérifié. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM/JNIM), affilié à Al-Qaïda, revendique parallèlement une attaque contre la colonne en retraite.
Reuters rapporte alors que rebelles et djihadistes ont combattu dans le même espace, sans pouvoir établir l’existence d’un commandement commun. Quelques jours plus tard, Andriï Ioussov, porte-parole du renseignement militaire ukrainien (HUR), déclare que les rebelles avaient reçu les informations nécessaires au succès de l’opération. L’affaire provoque une onde de choc diplomatique : le Mali rompt ses relations avec l’Ukraine et le Niger lui emboîte le pas.
Les révélations ultérieures donnent une autre dimension à cette coopération. Plusieurs enquêtes font état de combattants touareg formés au maniement de drones explosifs avec l’assistance du renseignement ukrainien. Le rôle de Kiev doit être replacé dans la doctrine développée sous Kyrylo Boudanov à la tête du HUR : porter le coût de la confrontation avec Moscou au-delà du territoire ukrainien.
Mais le Sahel n’est pas une extension du Donbass. Les indépendantistes touaregs ne doivent certes pas être confondus avec les djihadistes. Le Front de libération de l’Azawad (FLA) poursuit un projet politique concernant l’Azawad, tandis que le JNIM, dirigé par Iyad Ag Ghali, appartient à la galaxie Al-Qaïda. À côté d’eux opère l’État islamique au Sahel.
Mais cette distinction idéologique n’empêche plus les rapprochements militaires. Depuis avril, le FLA et le JNIM ont mené des offensives coordonnées contre les forces maliennes et leurs partenaires russes. Le journal Le Monde les a ainsi décrits comme des « alliés de circonstance ». Des responsables du FLA ont eux-mêmes reconnu l’existence d’arrangements face à leurs ennemis communs.
La Russie, puissance d’influence mais aussi soutien militaire des États du Sahel
Cette évolution prend une autre dimension lorsqu’on examine ce que représente désormais Moscou pour les gouvernements sahéliens. La Russie poursuit évidemment ses propres intérêts diplomatiques, économiques et stratégiques en Afrique. Mais réduire sa présence à une simple entreprise d’influence reviendrait à ignorer la fonction militaire qu’elle remplit désormais auprès du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
Après le départ de Barkhane, de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) et des forces américaines de plusieurs pays, les États de l’Alliance des États du Sahel ont recherché de nouveaux partenaires capables de fournir équipements, formation, renseignement, aviation et appui opérationnel. Wagner, puis l’Africa Corps placé sous le contrôle du ministère russe de la Défense, ont répondu à cette demande.
Dans ce contexte, l’appui russe est devenu un élément important du dispositif militaire des États sahéliens face à des organisations djihadistes dont la progression s’est poursuivie malgré près d’une décennie d’engagement militaire occidental dans la région. Il faut relever le fait que la menace est considérable avec des groupes islamistesqui ne se contentent plus d’attaquer les périphéries : leurs combattants frappent des bases, coupent des routes et cherchent à étouffer économiquement les centres contrôlés par les États du Sahel.
Quand les guerres des autres rencontrent les fragilités africaines
Le problème dépasse pourtant le face-à-face entre Kiev et Moscou. Le Sahel est progressivement devenu un espace où puissances étrangères, gouvernements, mouvements séparatistes et organisations djihadistes poursuivent des stratégies qui se croisent. Dans cet environnement, les alliances changent plus vite que les capacités militaires transmises. Former un combattant à l’emploi d’un drone est plus lourd de conséquences que lui remettre une arme. Une arme peut être détruite ou récupérée.
Une compétence acquise ne peut être désarmée. Or, le phénomène des drones djihadistes est en pleine expansion. Selon l’Armed Conflict Location & Event Data (ACLED), le JNIM serait passé de moins de dix frappes utilisant des drones armés en 2024 à environ 80 en 2025. Ce qui révèle le saut capacitaire accompli par ce groupe terroriste dans l’usage des drones, passés en quelques années du statut d’outil rudimentaire d’observation à celui d’instrument offensif capable d’élargir son rayon d’action et d’accroître la précision de ses frappes.
La France conserve elle-même, selon plusieurs enquêtes, des canaux de communication avec certains responsables indépendantistes. Une persistance qui intervient alors que Paris, après plus d’une décennie de présence militaire, a vu son influence considérablement reculer au Sahel au profit de nouveaux partenaires, au premier rang desquels la Russie. Dans cette recomposition stratégique, le maintien de tels contacts nourrit inévitablement les interrogations sur les réseaux d’influence que l’ancienne puissance dominante entend préserver dans la région.
Pourquoi l’Afrique ne peut pas regarder ailleurs
Un conflit extérieur peut-il justifier qu’une puissance apporte du renseignement ou des compétences militaires aux adversaires armés d’un État africain ? Les capitales africaines n’ont nul besoin d’adopter le récit russe de la guerre en Ukraine pour répondre. Elles demeurent parfaitement libres de soutenir Moscou, tout comme les puissances occidentales ont choisi de soutenir Kiev. Mais cette liberté d’alignement ne saurait faire disparaître un principe supérieur : aucun soutien à une puissance extérieure ne devrait conduire à fragiliser la souveraineté, l’intégrité territoriale ou la sécurité d’un État africain.
Le débat devrait donc être porté au niveau continental. L’Union africaine et les États africains sont fondés à demander à Kiev de clarifier la nature de ses relations avec les mouvements armés du Sahel, les bénéficiaires de ses formations et les mécanismes destinés à empêcher que les capacités transmises ne profitent, directement ou indirectement, à d’autres organisations terroristes. Il ne s’agit plus seulement de savoir jusqu’où l’Ukraine peut porter sa guerre contre la Russie, mais jusqu’où elle est prête à aller pour atteindre Moscou lorsque cette stratégie fragilise des États africains déjà confrontés à des menaces djihadistes majeures.
À force de considérer tout adversaire de la Russie comme un partenaire potentiel, Kiev prend le risque de transformer les vulnérabilités du Sahel en instruments de sa propre guerre. Cette logique est d’autant plus préoccupante qu’elle s’inscrit dans un environnement où rébellions séparatistes et groupes affiliés à Al-Qaïda peuvent ponctuellement coordonner leurs actions. Dans un tel contexte, chaque transfert de renseignement, de compétence ou de savoir-faire militaire peut produire des effets qui dépassent largement l’objectif initial poursuivi.
L’Ukraine ne peut invoquer la défense de sa propre souveraineté en Europe tout en contribuant, ailleurs, à affaiblir celle d’États africains. Si elle entend combattre Moscou, elle doit le faire sans exporter sa guerre dans des sociétés déjà meurtries par le terrorisme. À défaut, Kiev devra assumer la responsabilité politique des conséquences que ses alliances de circonstance peuvent produire au Sahel.