Nucléaire civil : von der Leyen rallume la lumière sans éclairer l’avenir

À la faveur de la guerre au Moyen-Orient, la lumière semble enfin s’être allumée dans le cerveau des hiérarques européens, qui finissent par redécouvrir les vertus de l’électricité nucléaire. Mieux vaut tard que jamais, même si ce brusque retour au réalisme est loin d’être rassurant, comme l’explique Alexandre Regnaud.

L’Europe est dirigée par des génies. Ils imposent le tout électrique parce que c’est prétendument écologique. Mais ils coupent en parallèle la principale source de production d’électricité propre, en luttant contre l’énergie nucléaire, dans le but de la remplacer par des énergies dites « vertes ».

Le problème, c’est qu’elles sont inadaptées (nous y reviendrons). Et donc, comme bien entendu cela ne fonctionne pas, ils remplacent in fine le nucléaire par des centrales à gaz.

Puis, nouveau problème : ils se coupent du gaz russe bon marché via des sanctions stupides. Ils trouvent alors des approvisionnements parallèles, et plus chers, notamment dans le Golfe.

Mais quand celui-ci est en panne sèche à la suite de l’agression israélo-américaine contre l’Iran, c’est finalement tout le système, déjà branlant, qui est prêt à s’écrouler.

Alors, soudain, miracle : la lumière semble se rallumer. Et l’inénarrable présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, déclare le 10 mars à Paris, lors d'un sommet international sur la relance du nucléaire civil : « Je pense que c'était une erreur stratégique de la part de l'Europe de se détourner d'une source fiable et abordable d'énergie à faibles émissions. » Sans blague !

On rappellera au passage le rôle absolument majeur de l’Allemagne de von der Leyen dans cette politique catastrophique. Bien sûr, en sabotant leur propre production d’électricité, jusqu’à préférer revenir un temps aux centrales à charbon ultrapolluantes, pourvu que ce ne soit pas nucléaire. Mais surtout, en travaillant activement pour saboter la production nucléaire des autres, et particulièrement de la France, pionnière dans ce domaine.

On pense, par exemple, au financement par l’Allemagne, à travers la Fondation Heinrich Böll, du « Réseau Action Climat », conglomérat d’ONG françaises antinucléaires. Et bien sûr à la fermeture par Macron, en 2020, de la centrale de Fessenheim, exigée par l’Allemagne, et qui a clairement été l’un des facteurs principaux de l'arrêt définitif par l'État du projet ASTRID, un réacteur de 4e génération qui aurait pu garantir l'indépendance énergétique de la France à long terme, et dont le principe est maintenant repris… en Russie (réacteurs BN), en Chine (les deux CFR-600) et en Inde (réacteur PFBR, moins avancé).

Dans la foulée des déclarations de von der Leyen, la Belgique donne l’exemple de ce retour en grâce soudain du nucléaire. Le 30 avril, le Premier ministre annonçait la suspension immédiate du démantèlement des sept réacteurs du pays, pourtant déjà engagé pour deux d’entre eux. Dans la foulée, il faisait part de son intention de racheter ces actifs à Engie Electrabel (filiale du français Engie, ex-EDF). Cité par RTL Info, il résumait l’enjeu en une phrase : « Maintenant, c’est une entreprise de l’État français qui s’en occupe. Demain, ce pourrait être une entreprise de l’État belge ». Avant d’insister sur un point clé : « la sécurité de notre approvisionnement ».

Tout est ainsi parfaitement résumé : une destruction volontaire, stupide et idéologique d’un secteur essentiel, qui a fini par mettre ouvertement en danger la sécurité énergétique des Européens, sans parler des dégâts économiques et, comme nous l’avons vu pour ASTRID, du retard technologique.

Pour autant, il serait erroné de se réjouir trop vite de cet apparent retour du bon sens en Europe. C’est encore Ursula von der Leyen qui nous donne la clé : « Nous disposons de sources d'énergie à faible intensité de carbone produites localement : le nucléaire et les énergies renouvelables. […] Le système le plus efficace combine donc [les deux]. »

La folie du renouvelable est donc loin d’être passée et, dans la foulée, la Commission européenne présentait une nouvelle stratégie sur les investissements dans l'énergie propre, estimés à 660 milliards par an jusqu’en 2030.

Et c’est là que cette politique devient inquiétante.

Pour comprendre ce qu’elle a de concrètement néfaste, il faut revenir sur quelques principes de physique élémentaire.

Globalement, l’électricité ne se stocke pas. Il faut donc que la production corresponde en permanence à la consommation. Il est possible d’ajuster à la marge l’excédent ou le déficit par le stockage en batterie, mais leurs capacités actuelles sont nettement insuffisantes pour en faire une solution d’envergure. Dans ce contexte, la majorité des énergies renouvelables, dont la production n’est pas contrôlable et dépend des caprices de la météo, constituent donc logiquement un problème structurel. En effet, à grande échelle, si l’on produit trop ou pas assez, le réseau saute. C’est exactement ce qu’il s’est passé en Espagne il y a pile un an.

Le tout renouvelable est donc impossible, et il faut obligatoirement une source de production de compensation. Une production flexible, capable, à consommation constante, de produire plus — par exemple si des nuages réduisent le rendement des panneaux solaires — ou de produire moins si le vent se lève et fait tourner les éoliennes. C’est le rôle que jouaient majoritairement les centrales à gaz en Allemagne. Et c’est le rôle que l’on commence à faire jouer en France aux réacteurs nucléaires et que, d’après les intentions de von der Leyen, on s’apprête à leur faire jouer ailleurs en Europe. Ce qui devrait tous nous inquiéter au plus haut point.

En effet, les réacteurs nucléaires ne sont pas conçus pour être des variables d’ajustement, mais au contraire pour une production constante et stable. Les forcer à varier leur puissance expose à une série de contraintes mécaniques, de risques de sécurité et de coûts économiques.

De manière basique, les variations répétées imposent des cycles de dilatation et de contraction, via la modification de la température du réacteur, qui créent une fatigue thermique des matériaux, y compris du combustible lui-même, mais surtout de la cuve, élément irremplaçable qui détermine la durée de vie du réacteur.

Moralité : au-delà du risque pour la sécurité, l'usure prématurée des composants augmente les coûts de maintenance et réduit considérablement la durée de vie des réacteurs, imposant à terme des coûts faramineux de démantèlement et de construction de nouvelles unités. Particulièrement dans un contexte de destruction du savoir-faire européen, et plus particulièrement français (on pense au sabordage d’AREVA), après des années de dénucléarisation à marche forcée. Le serpent s’est mordu la queue.

Et c’est un autre des points faibles de la démarche de von der Leyen. Au-delà de l’incompatibilité pourtant prônée avec le renouvelable, reconstruire un secteur nucléaire efficace, après des années de destruction volontaire du savoir-faire et du tissu industriel associé, pourrait prendre plusieurs dizaines d’années. Sans parler des coûts.

C’est là que l’on prend toute la mesure de la nocivité, depuis des décennies, de l’ensemble des politiques vendues comme « vertes ». Une vision profondément dogmatique, quasi fanatique, portée par l’Allemagne et son relais européen, entraînant bon nombre de pays dans son sillage, et qui vient se heurter de plein fouet au mur de la réalité. Ayant saccagé au passage plusieurs fleurons industriels et désormais, par une forme de retour de balancier, l’économie allemande elle-même, entraînant une fois de plus nombre de ses voisins européens, et in fine potentiellement l’UE en tant que telle, au fur et à mesure que les peuples prendront conscience de sa responsabilité totale dans l’effondrement de leur niveau de vie.

Vous l’aurez compris : quand on vit dans l’Union européenne, avec des dirigeants pareils, on n’a pas besoin d’ennemis, ils se chargent déjà de tout détruire eux-mêmes.