Crise iranienne : sept leçons à retenir pour la Russie

L'attaque contre Téhéran a révélé la véritable nature des dirigeants occidentaux, où les négociations se transforment en écran pour préparer des attaques impitoyables. Ivan Timofeïev, directeur général du Conseil russe des affaires internationales, observe des similitudes avec le conflit qui sévit en Ukraine.

L'attaque aérienne massive menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran n’était pas une surprise complète. Pendant plusieurs mois, on a assisté à la concentration d’une force de frappe dans le golfe Persique. Les négociations tendues entre l’Iran et les États-Unis s’étaient enlisées et avaient peu de chances d’aboutir. Le meurtre du Guide suprême iranien, Sayyed Ali Khamenei, des membres de sa famille et de plusieurs dirigeants militaires et politiques iraniens a eu une large résonance. L’Iran mène des frappes de représailles contre Israël et contre des sites d’infrastructures américaines dans la région. L’opération militaire a déjà perturbé le transport maritime de pétrole dans la zone du golfe Persique et a provoqué un dysfonctionnement logistique et financier des plateformes économiques aux Émirats arabes unis et au Qatar. 

L’Iran a de grandes chances de résister à l’attaque, une opération terrestre étant peu probable. Cependant, les frappes entraîneront un affaiblissement ultérieur du potentiel industriel du pays, aggraveront la crise économique et provoqueront l’appauvrissement accru de la population. Si l’Iran parvient à résister, un prochain cycle d’attaques militaires ne saurait tarder. À moins que le prix de l’invasion actuelle ne devienne trop élevé pour tous. La situation autour de l’Iran fournit certaines leçons importantes pour la Russie.

Première leçon : après les sanctions, le recours à la force

Les États-Unis ont introduit des sanctions contre l’Iran après la Révolution islamique en 1979. Le pays a su résister à la pression économique bien que les sanctions aient causé des dommages considérables qui augmentaient à mesure que Washington parvenait à élargir la coalition des pays prêts à imposer des sanctions, à les légitimer au niveau international au Conseil de sécurité des Nations unies, ainsi qu’à influencer des pays tiers dans la question de l’achat du pétrole iranien. Les sanctions ont toujours été accompagnées de la force militaire (par exemple, en 1980, 1987, 2025), d’opérations spéciales comme l’assassinat d’ingénieurs nucléaires et de dirigeants des services spéciaux, de cyberattaques, et de menaces de frappes militaires. Globalement, les États-Unis combinent souvent les sanctions et la force militaire. À titre d’exemple : l’Irak, la Yougoslavie, la Libye, la Syrie, le Venezuela.

En ce qui concerne la Russie, l’utilisation directe de la force militaire est pour l’instant problématique. L’escalade nucléaire est redoutée et représente un obstacle majeur. Cependant, le recours à la force est compensé par l’aide d’envergure destinée à l’Ukraine. 

L’armée ukrainienne frappe régulièrement le territoire russe. Malgré l’écrasement de l’armée ukrainienne dans la région de Koursk, de nouvelles incursions militaires ne sont pas à exclure. La modernisation militaire des membres européens de l’OTAN augmente la probabilité d’un recours à la force dans les zones de contact entre la Russie et l’Alliance atlantique. Le voisinage le plus dangereux se situe dans la région baltique. Le rôle dissuasif du facteur nucléaire pourrait être nivelé par la fausse conviction que la Russie n’osera pas utiliser l’arme nucléaire par crainte d’une réponse nucléaire de l’OTAN. Les crises militaires entre la Russie et l’Occident, sous une forme ou une autre, sont une perspective bien réelle.

Deuxième leçon : la pression de l’Occident sera de longue durée

Depuis de longues années, l’Iran fait l’objet d’une tactique d’épuisement progressif. Si auparavant elle se résumait principalement à des pressions économiques sous forme de sanctions, depuis les 12 derniers mois il s’agit de frappes militaires d’usure. Elles ne sont pas suivies par des opérations terrestres d’envergure avec l’occupation ultérieure du pays. Il s’agit de frappes de missiles et de bombes, chaque nouvelle attaque affaiblissant de plus en plus le potentiel militaro-industriel du pays visé. Ce qui veut dire qu’avec chaque nouveau cycle d’escalade, sa capacité de résistance risque de diminuer. Aujourd’hui, l’Iran se montre capable de mener des frappes de représailles significatives. Mais chaque nouveau cycle peut également l’affaiblir. 

La Russie devrait être prête à ce que la pression occidentale y compris sous forme de sanctions soit de longue durée.

Il faut penser en termes de décennies plutôt qu’en années. L’assouplissement temporaire de certaines restrictions a peu de chances d’aboutir à leur levée complète surtout dans des domaines comme le contrôle des exportations des biens à double usage. Il en va de même pour la composante militaire. Une éventuelle accalmie dans les actions militaires en Ukraine ou sur d’autres fronts sera très probablement suivie d’une nouvelle crise militaire.

Troisième leçon : les concessions ne servent à rien

Pendant cette longue confrontation avec les États-Unis, l’Iran a fait des concessions à certains moments. L’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien en est l’événement le plus marquant. Il a été inscrit dans la résolution 2231 du Conseil de sécurité des Nations unies en 2015. L’Iran a accepté de faire toute une série de concessions concernant son programme nucléaire en échange de la levée des sanctions internationales décrétées par le Conseil de sécurité de l’ONU et des mesures restrictives unilatérales des États-Unis et de leurs alliés. Trois ans plus tard, Donald Trump a retiré les États-Unis de l’accord, 

Les compromis ont offert un bref répit, mais n’ont finalement pas atténué la pression à long terme exercée par les États-Unis sur l’Iran.

Dans les négociations actuelles avec les États-Unis concernant l’Ukraine, la Russie fait preuve d’une intransigeance remarquable. Cette attitude pourrait susciter des critiques de la part de tous ceux qui aspirent à la paix, car chaque jour d’hostilités se traduit par des vies humaines perdues et des dommages matériels. Elle est toutefois compréhensible, étant donné que tout compromis entraînera des demandes de concessions supplémentaires. Or, il ne faut pas faire de compromis, du moins pas unilatéralement. Le niveau de confiance dans les relations entre la Russie et les États-Unis, ainsi qu’entre la Russie et l’Ukraine, est extrêmement faible. L’expérience iranienne ne fait que confirmer cette perception.

Quatrième leçon : les dirigeants sont dans le viseur

L’attaque contre l’Iran démontre que les dirigeants légitimes et les hauts responsables gouvernementaux deviennent des cibles prioritaires. Cette tendance avait déjà été mise en lumière avec l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro. L’élimination ou la mort ultérieure de dirigeants s’est déjà produite auparavant lors d’opérations militaires. On peut se rappeler la prise d’assaut du palais d’Amin par les forces spéciales soviétiques en 1979 ou l’élimination des dirigeants libyen et irakien, survenue dans le contexte des interventions militaires des États-Unis et de leurs alliés. Pourtant, auparavant, la chasse aux dirigeants n’était pas une fin en soi. Leur mort résultait souvent d’un concours de circonstances. Dans le cas iranien, on assiste à l’assassinat délibéré du Guide suprême et d’un grand nombre de responsables, y compris de leurs familles.

Évidemment, la Russie est parfaitement consciente du danger qui pèse sur le président et les hauts responsables gouvernementaux. 

D’autant plus que des assassinats et des tentatives d’assassinat visant des militaires, de hauts responsables, des journalistes et des personnalités publiques sont perpétrés depuis longtemps par des agents sur notre territoire. L’expérience iranienne confirme une fois de plus que la sécurité des dirigeants d’un pays devient une tâche qui incombe non seulement aux services spéciaux, mais aussi aux forces armées. Les dirigeants peuvent devenir des cibles faciles en raison des failles du contre-espionnage ou de leur service de sécurité, ainsi que des faiblesses des systèmes de défense aérienne et des autres composantes de la riposte à une attaque militaire.

Cinquième leçon : les troubles au sein du pays stimulent les invasions étrangères

Peu avant les frappes aériennes, l’Iran a connu des manifestations massives. Elles étaient en grande partie le résultat de contradictions internes et de problèmes économiques accumulés. Les affrontements entre les manifestants et les autorités ont conduit à la mort d’un grand nombre de personnes. Les manifestations ont été politisées par les adversaires de l’Iran. Elles ont également pu être un indicateur de la faiblesse de son système politique et de la certitude qu’une frappe militaire efficace mènerait à l’effondrement d’une verticale du pouvoir affaiblie. Du moins, des frappes militaires extérieures ont conduit auparavant à l’effondrement de systèmes politiques. C’est le cas, par exemple, de la Libye.

L’expérience de l’effondrement de l’URSS montre que les problèmes économiques internes et les divisions sociales peuvent conduire à une catastrophe même sans influence extérieure.

Un système de gouvernance efficace, des réformes modernes, une communication réciproque entre l’État et la société, ainsi que la confiance entre eux sont essentiels pour garder la stabilité interne. Les divisions au sein de la société et de l’élite, ainsi qu’entre elles, sont une invitation à renforcer la pression extérieure.

Sixième leçon : les « chevaliers noirs » sont importants, mais ils ne règlent pas tous les problèmes

Soumis à des sanctions économiques généralisées, l’Iran a réussi à établir des relations commerciales avec une série de pays. Dans la littérature universitaire sur les sanctions, ces partenaires commerciaux alternatifs sont appelés des « chevaliers noirs ». Dans les années 1980 et 1990, l’Europe occidentale et méridionale ainsi que la Turquie, la Syrie, le Japon, l’Inde ou encore la Chine achetaient volontiers du pétrole iranien à prix réduit. Les États-Unis ont dû déployer d’énormes efforts diplomatiques pour obliger beaucoup d’entre eux à réduire ou à arrêter leurs importations de produits iraniens. Cependant, les États-Unis ne pouvaient pas bloquer complètement le commerce avec l’Iran. Téhéran a perdu une partie de ses revenus à l’exportation, mais a conservé ceux du commerce extérieur.

Mais la situation dans le domaine militaro-politique était différente. L’Iran est resté seul face à ses adversaires. Les pays tiers n’aident pas les adversaires. Mais ils ne peuvent ou ne veulent pas entraver les interventions militaires. Les « chevaliers noirs » sont efficaces contre les sanctions, mais inutiles contre les frappes militaires.

La Russie a rapidement réorienté son commerce dans le contexte des sanctions. Le chiffre d’affaires avec la Chine, l’Inde et d’autres pays amis a grimpé. Cependant, nous n’avons pas d’engagements militaires et politiques réciproques.

La Russie sera obligée de lutter seule contre ses adversaires. La participation de l’armée nord-coréenne à la lutte contre les forces armées ukrainiennes dans la région de Koursk peut être considérée comme une exception. De plus, la Russie assure elle-même la sécurité de ses alliés au sein de l’OTSC, ce qui augmente sa charge et sa responsabilité.

Septième leçon : le rapport de force est nécessaire

Contrairement à beaucoup d’autres cibles de frappes militaires, l’Iran peut difficilement être qualifié de cible inoffensive. En 2025, le pays a déjà montré ses dents en ripostant avec des salves de missiles et de drones de production locale. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Il est encore trop tôt pour juger de leur efficacité et précision. De toute évidence, les États-Unis et Israël estiment les dommages causés par des frappes de représailles de l’Iran comme acceptables. Mais les Iraniens ont entrepris des actions auparavant considérées comme de dernier recours. Parmi celles-ci, l’interdiction de navigation dans le détroit d’Ormuz. Il est probable que la flotte américaine réussira à contourner l’interdiction iranienne et à garantir la sécurité de la navigation mais pour le faire il faudra du temps et des forces. Le succès n’est pas évident surtout si l’Iran arrive à résister sous les frappes aériennes.

La Russie dispose de beaucoup plus de solutions pour riposter à d’éventuelles frappes contre l’ensemble de son territoire. Même si on fait abstraction du facteur nucléaire, Moscou possède des moyens techniques pour causer un préjudice important dans différents domaines et dans différentes directions géographiques.

Toutefois, l’existence même d’une telle possibilité n’exclut pas que l’adversaire perçoive les dommages résultant de ces actions de contre-attaque comme douloureux, mais acceptables. À proprement parler, le seuil de sensibilité aux dommages peut également évoluer dans le domaine nucléaire. À mesure que la lutte politique s’intensifie, la sensibilité aux dommages diminue, comme l’a amplement démontré l’histoire du XXe siècle. La situation autour de l’Iran n’inspire guère d’optimisme. Au contraire, elle inspire une détermination fataliste à toutes les parties, des deux côtés des barricades. Une telle détermination fataliste risque de devenir l’air du temps pour les années à venir.

Ce texte avait été initialement publié dans le journal Kommersant et traduit par l'équipe de RT en français.