Jean-Bernard Pinatel : Les frappes aériennes n’ont jamais permis de gagner une bataille terrestre

Les ruines d'une ville syrienne
Les ruines d'une ville syrienne

Le général Jean-Bernard Pinatel, spécialiste en géopolitique a qualifié, dans son interview à RT, la décision de François Hollande d’ordonner des frappes aériennes en Syrie de manœuvre politique et symbolique, ajoutant qu’elles ne serviront à rien.

RT France : Que pensez-vous de la décision de François Hollande de participer aux frappes aériennes en Syrie ?

Jean-Bernard Pinatel : Je pense que c’est un revirement complet de la position française. Le président Hollande s’est trompé en 2012, d’abord sur la nature du conflit syrien, parce qu’il a cru que ce qui se passait en Syrie était un printemps arabe, alors que les experts comme moi disaient qu’il s’agissait des prémices d’une guerre civile confessionnelle opposant les sunnites salafistes au pouvoir laïc alaouite. Cette guerre a été financée et soutenue par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie. Si l’on avait tout de suite compris que c’étaient eux qui avaient provoqué cette guerre, on aurait pu monter un front diplomatique pour leur demander d’arrêter la déstabilisation d’Assad. Mais on a cru que c’était une bonne petite révolution à la française contre un dictateur. C’est là qu’on a fait cette erreur politique en laissant l’Etat islamique (EI) se développer.

Ensuite Hollande s’est trompé, comme Barack Obama, en sous-estimant les capacités de Daesh qu’on constate depuis déjà un an, malgré 3 000 frappes de la coalition. On pensait qu’en frappant uniquement depuis la mer, on pourrait à la fois détruire, ou en tout cas affaiblir Daesh tout en continuant à déstabiliser Assad. C’est là qu’ils se sont complétement trompés. Aussi, je trouve cette décision beaucoup plus symbolique et politique que militaire.

Ce qui est important, c’est que cela signifie que désormais, toutes les grandes puissances militaires, les États-Unis, la Russie et la France considèrent que les régimes syrien, irakien et iranien, on l’a vu avec le préaccord nucléaire, sont des moindres maux comparés au mal absolu incarné par Daesh. Et c’est un vrai principe de réalité internationale.

RT France : Comment ces frappes contre Daesh en Syrie pourraient-elles influencer l’afflux de migrants en Europe. Est-ce que cela peut améliorer la situation des réfugiés ?

Jean-Bernard Pinatel : Pas du tout ! Parce que sur le plan militaire, les frappes aériennes n’ont jamais permis de gagner une bataille terrestre. Il faut aider les armées des trois États du front, qui sont la Syrie, l’Irak et l’Iran en leur livrant les systèmes d’armes nécessaires ; en leur fournissant un appui pour le renseignement, la logistique ; en formant leurs combattants et en réalisant un appui aérien efficace. Ce qui implique de mettre en place, en première ligne, des forces spéciales capables de guider les avions, afin que les frappes soient suffisamment précises pour éviter de causer trop de dommages aux populations et aux infrastructures. Parce que, par exemple, actuellement en Irak, les populations ne veulent pas des frappes aériennes américaines, parce que Daesh se mélange à la population et qu’il y a plus de tués et de blessés parmi les civils que parmi les combattants de l’État islamique.

Ainsi, l’aide de la France dans cette affaire est beaucoup plus symbolique et politique, car elle marque un revirement total de la politique française. Hollande ne pouvait pas dire : «Je me suis trompé une fois de plus complétement». Mais intervenir en Syrie revient de facto à aider le régime du président Assad, alors que jusqu’à maintenant la politique française était une politique du ni-ni : ni Daesh ni Assad.

RT France : Et qu’est-ce qu’un tel revirement de la position de la France peut avoir comme conséquences pour l’Europe ?

Jean-Bernard Pinatel : Ce qu’il y a de grave dans tout cela, c’est qu’on paye actuellement toutes les erreurs américaines. C’est précisément l’Europe qui paye, parce que l’Etat islamique a été créé par l’intervention américaine en Irak. En effet, les gens qui encadrent Daesh ont commencé à se battre à Falloujah et ailleurs en Irak contre les forces américaines.

Ainsi, c’est la politique américaine au Moyen-Orient qui a généré l’EI, mais c’est l’Europe et notamment la France qui en subissent les conséquences. C’est pour cela que moi, je me bats pour que l’Europe et la France retrouvent une autonomie stratégique complète par rapport aux Etats-Unis. Car je pense que Washington ne vise qu’une chose : maintenir un monde unipolaire dans lequel ils ont un pouvoir absolu. Et nous, en acceptant cette stratégie américaine, on crée des risques considérables pour l’Europe et pour la France.

 

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