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Liban : Nasrallah invite les protestataires au dialogue et alerte sur l'ingérence étrangère

Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, a invité ses partisans au calme et à la retenue. S'il a reconnu la légitimité du mouvement de contestation, il a néanmoins mis en garde contre une manipulation malveillante venant de pays étrangers.

Le chef du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, a appelé le 25 octobre ses partisans à ne pas participer aux manifestations et à déserter le centre de Beyrouth après des heurts qui les ont opposés avec des manifestants, au 9e jour d'une mobilisation d'ampleur contre la classe politique, qui paralyse le Liban depuis le 17 octobre. Des heurts dus au fait que des manifestants conspuaient Hassan Nasrallah, au même titre que les autres dirigeants, ce qui n'a pas plu à ses nombreux partisans.

Le discours du leader charismatique qui jouit d'une forte influence sur ses sympathisants, a immédiatement fait baisser la tension dans la rue. 

Ce qui s'est passé ces derniers temps a apporté beaucoup de choses positives, surtout les premiers jours

Hassan Nasrallah, dont le mouvement fait partie de la coalition gouvernementale, a donné, en détail, son analyse de la situation actuelle. S'il a relevé la légitimité du mouvement de contestation à son lancement, il a fermement mis en garde contre une manipulation malveillante de celui-ci, qui serait, selon lui, notamment infiltrée par des éléments venus d'Israël, avec le dessein de déstabiliser le Liban.

Le mouvement populaire a arraché des acquis sociaux au gouvernement

Dans un discours retransmis à la télévision et diffusé dans les rues du pays sur des haut-parleurs, Hassan Nasrallah a, dans un premier temps, longuement évoqué les aspects positifs du mouvement de protestation.

«Ce qui s'est passé ces derniers temps a apporté beaucoup de choses positives, surtout les premiers jours», a déclaré Hassan Nasrallah. «Le mouvement de protestation a obligé le gouvernement à adopter un budget dénué de taxes et de frais, et c'est la première fois depuis des années», s'est-il réjoui. En effet, le 22 février, au cinquième jour du mouvement de contestation spectaculaire, le Premier ministre libanais, Saad Hariri, avait annoncé l’adoption du budget 2020 et d’un ensemble de réformes et de mesures phares, parmi lesquelles l’exclusion de toute nouvelle taxe supplémentaire, ou encore la contribution des banques privées à la réduction du déficit budgétaire à hauteur de 3,03 milliards d’euros par le biais notamment d’une taxe sur les bénéfices, «une mesure de partage des responsabilités particulièrement attendue», que détaille Lina Kennouche, doctorante et journaliste spécialiste du Moyen-Orient, dans une analyse au quotidien algérien El Watan.

Elle rappelle que l’élément déclencheur de la contestation a été l’annonce, le 17 octobre, d’un nouveau projet de taxation des appels passés via l’application gratuite WhatsApp, moyen de communication largement utilisé au Liban. «Au fil des années, les Libanais n’ont cessé de subir de plein fouet la hausse des prélèvements obligatoires nécessaires au remboursement des emprunts publics», explique cette spécialiste.

Appel au dialogue et à permettre la circulation

Le chef du Hezbollah a ensuite salué le fait que le président du Liban Michel Aoun a «ouvert la porte» au mouvement de protestation. Nasrallah a à cet égard dénoncé, tout au long de son discours, la façon dont les médias locaux et internationaux ont déformé ses propres propos et ceux du président.

Choisissez des représentants, choisissez une direction, si vous n'arrivez pas à vous entendre tous, choisissez des représentants parmi les différents groupes que vous composez, listez vos revendications et créez le dialogue et la négociation [...] ce qui ne veut pas dire de quitter la rue et les places. Négociez sous la pression de la rue et des manifestations

Le 24 octobre, Michel Aoun s'est en effet dit prêt à discuter avec des représentants des manifestants, mais, tout comme Nasrallah, il a opposé une fin de non-recevoir à leur principale revendication visant à un «changement du régime».

«On doit rechercher des solutions, on ne peut pas avoir de vacance du pouvoir et des institutions du pays car ce serait très dangereux», a prévenu Nasrallah. «Le vide va conduire au chaos, à l'effondrement et à la guerre civile, comme ils ont fait dans des pays voisins», a-t-il encore mis en garde. «Quand j'ai dit cela la semaine dernière, certains ont dit : Vous protégez le pouvoir, des gens corrompus, non, nous protégeons le pays du vide qui conduira au chaos», a expliqué le chef du parti chiite, membre de la coalition au pouvoir.

Il a invité à plusieurs reprises les protestataires à s'organiser sans rien lâcher de leur mobilisation dans la rue : «Choisissez des représentants, choisissez une direction, si vous n'arrivez pas à vous entendre tous, choisissez des représentants parmi les différents groupes que vous formez, listez vos revendications et créez le dialogue et la négociation [...] ce qui ne veut pas dire de quitter la rue et les places. Négociez sous la pression de la rue et des manifestations.»

Le leader chiite a toutefois invité les manifestants à libérer les axes routiers afin de permettre à tout un chacun de vaquer à ses occupations et aux véhicules de circuler. Le mouvement de contestation actuel qui a réuni des foules impressionnantes de manifestants a en effet conduit à la quasi-paralysie du pays avec le blocage de routes et la fermeture des banques, des écoles et des universités. 

Pour Lina Kennouche, le Hezbollah est dans une position inconfortable. Il cherche à préserver le gouvernement actuel qui lui «assure une protection politique à travers la personne de Saad Hariri, homme de compromis et véritable bouclier contre une politique de durcissement des sanctions imposées par les Etats-Unis». Pour cette spécialiste, «les revendications populaires légitimes se heurtent à la réalité du rapport de force global et régional et la nécessité de préserver la coalition nationale au pouvoir». 

«Le mouvement a perdu son caractère spontané»

Après ses encouragements à faire vivre leurs revendications, Hassan Nasrallah a invité les manifestants à se demander «derrière qui ils marchent», soulignant que parmi ceux qui manipulent désormais le mouvement, il y avait «de grands corrompus». Se refusant de donner des noms car, a-t-il dit, «ce n'est pas le moment», il a évoqué l'idée que certains manipulateurs, venus «surfer sur la vague du hirak» (le mouvement de protestation), sont «au service de projets étrangers» de déstabilisation.

Rappelant son précédent discours, le chef du Hezbollah a ajouté : «J'étais le premier, les trois premiers jours, à dire que c'est un mouvement spontané qui n'était soumis ni aux ambassades étrangères ni aux partis, avec des revendications légitimes et composé de bonnes personnes». Mais en moins de dix jours, Nasrallah estime que le mouvement a désormais «perdu son caractère spontané».

Je me refusais jusque-là à tenir un discours complotiste

Evoquant la CIA et le Mossad israélien, il a assuré avoir des informations précises : «Ce que je vais vous dire n'est pas une hypothèse [...] notez bien la date d'aujourd'hui [...] j'espère que rien de tout cela ne va arriver mais je vous assure qu'il y a des informations, des données factuelles et des doutes qui vont dans le sens de nos craintes», a longuement insisté le leader du Hezbollah.

«Que siginifie que les Israéliens envoient des Libanais qui se trouvent dans leur territoire pour se solidariser avec le mouvement ?» , a-t-il questionné, avant de mentionner des «éléments intérieurs qui attendaient une guerre américaine contre l'Iran».

«Je me refusais jusque-là à tenir un discours complotiste», a affirmé Hassan Nasrallah avant de développer : «Tout ce qui se passe dans le pays ne relève pas du complot mais dans les derniers jours, avec les informations qu'on a reçues, qu'on a croisées et qu'on a confirmées, il apparait clair [...] que le pays est entré dans le cadre des cibles politiques et régionales», a-t-il conclu.

Le Hezbollah est le seul mouvement libanais à n'avoir pas déposé les armes à la fin de la guerre civile (1975-1990), au nom de sa lutte contre Israël à qui il a d'ailleurs infligé une lourde défaite sur le terrain en 2006.

Selon l'AFP, les cris de «Vive Nasrallah» ont retenti à la fin de son discours dans les rues du Liban, pour répondre au slogan phare de la contestation «Tous veut dire tous», en allusion à leur revendication d'un départ de l'ensemble de la classe politique accusée de corruption et jugée incapable de trouver des solutions à la crise économique.   

Meriem Laribi

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