Daesh : Bâtisseurs d’une société nouvelle ou bande de criminels impitoyables ?

Des combattants de Daesh
Des combattants de Daesh

D’après Mara Revkin, un doctorant en sciences politiques de l’Université de Yale, la prétention de l’État Islamique au statut d’État au sens plein du terme, et non seulement à celui d’un groupe armé, semble étayée par des preuves.

RT : Les militants de l’État Islamique auraient exécuté 120 personnes dans la ville iraquienne de Mossoul. Certaines des victimes auraient été retenues en otages pendant des mois. Malgré les importants efforts entrepris pour lutter contre l’État Islamique, il continue de se développer. Peut-on y mettre fin ?

Mara Revkin : Les limites de l’expansion de l’État Islamique et la fermeté de son contrôle sur les nouveaux territoires ne dépendent pas tant des actions d’acteurs extérieurs, tels que la coalition, mais avant tout de l’intensification du soutien et de la coopération de la population des territoires, qui sont déjà sous son contrôle. Ainsi, si l’État Islamique commence à s’aliéner les populations locales et que ces dernières deviennent réticentes à payer l’impôt ou fournir un soutien matériel d’une autre sorte, il risque de faire face à beaucoup plus de difficultés dans les zones déjà sous contrôle et par conséquent, aura moins de possibilités d’élargir ses territoires.

RT: L’État Islamique délivre des pièces d’identité à ceux qui le rejoignent, bat sa propre monnaie et s’est même doté d’un appareil bureaucratique. Ne s’agit-il que de symboles ou bien des signes d’un véritable État qui fonctionne ?

MR : Je pense que la vérité se trouve entre les deux. Tous ces attributs ont valeur de propagande et constituent des preuves concrètes à l’appui de la prétention de l’État Islamique au statut d’État véritable et non de simple groupe armé. Cependant, l’émission de pièces d’identité contribue en effet, de façon concrète et matérielle au projet de construction d’un État au plein sens du terme. L’émission de pièces d’identité est l’apanage de tout État et constitue un moyen de contrôle sur la population, pour collecter les taxes et mener à bien d’autres actions de ce genre. Le fait de disposer de pièces d’identité et de documents facilite alors la tâche de l’État Islamique en ce qui concerne non seulement la collecte d’impôts mais aussi l’identification de combattants potentiels et d’autres professionnels qualifiés, tels que les médecins dont il faut pourvoir l’appareil de l’État. Je pense que cela a deux objectifs : l’un relève de la propagande mais l’autre a une valeur opérationnelle.

Des combattants de Daesh
Des combattants de Daesh

RT : Des témoins affirment que l’État Islamique a fait rétablir l’ordre sur les territoires envahis. Ce genre de transition peut-il servir d’indicateur pour la coalition menée par les États-Unis, qu’il est temps qu’elle revoie sa stratégie dans cette région ? Qu’en est-il des civils ? Nombreux sont ceux qui préfèrent n’importe quelle loi à son absence.

MR : Sans doute, une plus grande importance doit être accordée au rôle de l’aide apportée aux civils, dans le contrôle et le succès de la gouvernance de l’État Islamique. Les réfugiés syriens ont dit à plusieurs reprises que l’État Islamique était très rapide à rétablir les services de base et à indemniser les civils dont les biens avaient été détruits lors des raids aériens de la Coalition. Dans les zones envahies de la Syrie, en particulier de la Syrie du Nord, on considère souvent que les bombardements de la coalition ont été plus néfastes pour les civils que pour les cibles appartenant à l’État Islamique. Certains Syriens m’ont dit que le recrutement au sein l’État Islamique explose après ces attaques, car ce dernier profite de ces occasions pour offrir des services d’urgence, réparer les dommages comme les coupures de courant, rétablir les infrastructures de base, ce qui leur gagne la sympathie des populations civiles. Je suis persuadé que l’État Islamique accorde une grande priorité aux besoins des civils dans les zones envahies.

RT : Les Occidentaux, ont-ils fermé leurs yeux sur le développement de Daesh ou ont-ils simplement sous-estimé son influence ?

MR : Je crois que la croissance de l’État Islamique a été spectaculairement rapide et la principale difficulté, pour les gouvernements occidentaux, a été de suivre son rythme. Mais je pense surtout que la politique occidentale vis-à-vis de l’État Islamique doit être reconsidérée à la lumière des autres défis de politique étrangère et intérieure auxquels ces États doivent faire face. L’attention qui est accordée à la politique étrangère est un jeu à somme nulle et il a été particulièrement difficile, surtout pour les États-Unis, de répondre rapidement aux défis posés en Irak et en Syrie. Cela est dû au rythme de la progression de l’État Islamique, un problème qui s’ajoute à d’autres défis de politique étrangère et de politique intérieure, qui étaient par ailleurs à l’ordre du jour.

« L’appareil bureaucratique est essentiel pour Daesh»

Andrew March, professeur associé des sciences politiques à l’Université de Yale, suppose que Daesh est un groupement totalement concentré sur la construction et l’expansion de son État, et que l’appareil bureaucratique et son organisation sont primordiaux pour sa mission idéologique de long terme sa stratégie de gouvernance à court terme.

RT : L’État Islamique a tous les attributs d’un véritable État : des pièces d’identités pour les habitants des territoires occupées, une monnaie et une bureaucratie. Ce développement est-il vraiment aussi considérable ou bien ne s’agit-il que de symboles ?

AM : Je crois que la vérité se situe au milieu. C’est un groupement qui accorde une importance énorme à la consolidation de l’État et à son expansion. Sans doute, n’est-ce que symbolique, mais il s’agit d’un État qui, d’un côté est en construction, et de l’autre est en état de guerre permanent. Ils mènent une guerre à plusieurs niveaux. Ils sont également en train d’essayer d’engager des réformes à l’intérieur de l’État. Aussi, l’appareil bureaucratique et son organisation bureaucratique sont absolument essentiels, à la fois pour la mission idéologique de long terme, et pour la stratégie de gouvernance de court terme.

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RT : Pourquoi les pays occidentaux qui sont fortement impliqués dans les affaires de cette région, le laissent-il se développer jusqu’à un tel niveau ?

AM : Il faudrait que vous posiez la question à quelqu’un qui est plus au fait des renseignements recueillis par les différents pays, à commencer par les USA et la Russie, qui sont sur le terrain depuis tout ce temps-là. Je n’ai aucune idée de ce que peuvent savoir les gens qui ont participé aux opérations de renseignement, mais nous savons avec certitude qu’ils ont tous été sur place depuis longtemps, pendant les guerres civiles en Irak et en Syrie. A mon avis, il se peut qu’ils aient été incapables de prévoir les grandes campagnes des années 2013 et 2014, mais je ne peux pas vous en donner l’explication.

RT : Les Occidentaux ont-ils raté la montée de l’État Islamique, ou ont-ils préféré ne pas la voir ?

AM : Je ne pense pas qu’ils aient voulu fermer les yeux. La dernière chose que les Occidentaux pouvaient se permettre de faire à propos de la Syrie et de l’Irak est de ne pas voir les choses.

Ils ont été fortement impliqués dans les événements qui se sont déroulés dans les deux pays au cours des 12-13 années précédentes. Bien sûr, pendant les premières années de la guerre en Syrie il y a eu beaucoup de troupes qui entraient en jeu. Au milieu des années 2000, une révolte a eu lieu en Irak, soutenue par le gouvernement de Maliki. Peut-être cela a-t-il un sens que l’organisation de Zarqaoui [Abu Musab, militant islamiste] qui est apparue pendant la guerre, au milieu des années 2000, ait été vaincue. Mais bien évidemment, un grand nombre de services secrets et d’efforts diplomatiques ont été mobilisés par l'expansion d'islamistes de toutes sortes et des groupes de djihadistes-salafistes depuis la guerre civile en Syrie.

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