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Il y a 70 ans, Winston Churchill prononçait son discours de Fulton

Le 5 mars 1946, le Premier ministre britannique Winston Churchill se rend aux Etats-Unis. Dans une allocution restée célèbre, il pose les bases d’un nouveau monde. 70 ans plus tard, peu de choses ont changé.

En 1946, le monde est meurtri par des années de guerres atroces qui auront vu la mort de dizaines de millions de personnes. Deux puissances se disputent l’hégémonie sur ce terrain en ruines : les Etats-Unis et l’Union soviétique. L’enjeu, c’est le contrôle de l’Europe. Ce continent, autrefois centre du monde, attise les convoitises des deux géants. Le 5 mars, le Premier ministre britannique Winston Churchill se rend au Westminster College de Fulton dans le Missouri. Sur la tribune du prestigieux établissement américain, il prononce un discours intitulé «Le nerf de la paix». Les points qu’il aborde font écho au présent d’une manière saisissante. Il parle de domination américaine, d’un Occident chargé de diffuser la démocratie dans le monde, de l’alliance américano-britannique et de la lutte contre la menace… russe. 1946, 2016, même combat.

Puissance américaine

En présence du président Truman, Winston Churchill n’hésite pas à flatter son hôte. Il met surtout le doigt sur un point crucial de la géopolitique mondiale. Pour la première fois, un grand leader européen reconnaît la supériorité de l'Amérique : «Les États-Unis, Mesdames et Messieurs, sont actuellement au pinacle de la puissance mondiale.»

Churchill place ainsi l’Amérique dans la peau du leader du monde libre, responsable de faire de la planète un endroit meilleur. «C'est un moment solennel pour la démocratie américaine car la primauté en matière de puissance s'accompagne aussi d'une responsabilité redoutable pour l'avenir» explique-t-il.

Cet état de fait est aujourd’hui mis à mal mais toujours bien ancré dans les esprits, surtout en Occident. Après tout, le président américain est souvent qualifié de «chef du monde libre».

Alliance des deux côtés de l’Atlantique

Si Churchill a décidé de se rendre aux Etats-Unis, c’est d’abord pour former une alliance entre Londres et Washington. Quelques siècles après s’être opposés lors de la Guerre d’indépendance, une alliance américano-britannique est à l’ordre du jour. «Une chance s'ouvre ici à nos deux pays, claire et lumineuse. Si nous la rejetons, si nous l'ignorons ou si nous la gaspillons, nous attirerons sur nous tous les longs reproches des générations futures.» souligne le leader du Royaume-Uni.

Cet axe Washington-Londres est encore très actif aujourd’hui. Les positions diplomatiques des deux pays varient très peu et en général, du côté du 10 Downing Street, on s’aligne sur la Maison Blanche. Le Royaume-Uni a soutenu la très grande majorité des interventions militaires américaines depuis un demi siècle. 

Les parangons de la démocratie

Un point crucial du discours de Churchill porte sur la responsabilité de l’Occident dans la diffusion de la démocratie dans le monde : «Quel est donc notre concept stratégique global aujourd'hui ? Ce n'est rien de moins que la sécurité et le bien-être, la liberté et le progrès pour les foyers et les familles, pour tous les hommes et toutes les femmes dans tous les pays.»

Cependant, l’homme met des limites. Qui ont, depuis, été plusieurs fois franchies : «A un moment où les difficultés sont si nombreuses, notre devoir n'est pas d'intervenir par la force dans les affaires intérieures de pays que nous n'avons pas conquis pendant la guerre. Toutefois nous ne devons jamais cesser de proclamer sans peur les grands principes de la liberté et les droits de l'homme(…).»

Bon nombre des interventions occidentales de ces dernières décennies ont été justifiées par la nécessité d’apporter la démocratie, de lutter contre des dictateurs, d’empêcher des massacres. De la guerre du Vietnam à la Syrie en passant par la Yougoslavie, l’Irak ou la Libye, toutes étaient censées être justes. Pourtant, l’Histoire nous a appris que les conséquences sont souvent plus néfastes que les soi-disantes causes qui ont motivé de faire décoller des avions de combat ou de jouer de la mitraillette.

En 2003, une coalition menée par les Etats-Unis envahit l'Irak. L'intervention est motivée par la menace des «armes de destructions massives» possédées par Saddam Hussein. En 2016, cela fait un moment que ces accusations sont tombées en ruines. Pas autant que la nation. Après des centaines de milliers de civils tués, le Pays des Deux Fleuves se bat depuis des années contre le groupe Etat islamique. Un lourd tribut. 

La menace russe

Causes différentes, mêmes conséquences. Quand Churchill pointe l’Union soviétique comme un ennemi, il parle d’une dangereuse volonté d’expansion territoriale prêtée à Moscou : «De Stettin dans la Baltique jusqu'à Trieste dans l'Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent. Derrière cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens États de l'Europe centrale et orientale. (...) et toutes sont soumises, sous une forme ou sous une autre, non seulement à l'influence soviétique, mais aussi à un degré très élevé et, dans beaucoup de cas, à un degré croissant, au contrôle de Moscou.»

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Il est assez savoureux de constater que 70 ans plus tard, les ennemis de la Russie utilisent les mêmes arguments. Vladimir Poutine serait un dangereux hégémonique qui voudrait recréer l’URSS et envahir l’Europe. La preuve, il a déjà annexé la Crimée ! Ces raccourcis visant à déstabiliser le leader russe sont dignes d’un véritable retour en pleine Guerre froide.

Churchill a au moins le mérite de disserter sans détour et de parler d’intérêts stratégiques contraires entre Occident et URSS : «Si le gouvernement soviétique tente maintenant, par une action séparée, de construire une Allemagne pro-communiste dans les régions qu'il contrôle, cela va provoquer de nouvelles difficultés sérieuses dans les zones britannique et américaine(...).»