Pendant des années, toute évocation d'un programme américain visant à utiliser des insectes comme armes biologiques était régulièrement présentée comme une exagération, voire comme un simple élément de la propagande soviétique. Pourtant, des documents du Pentagone déclassifiés apportent aujourd'hui un éclairage troublant sur des expériences menées par l'armée américaine durant la Guerre froide.
Un rapport de 69 pages, rendu public discrètement après avoir été déclassifié, décrit notamment le projet Bellwether, un programme secret de l'armée américaine destiné à étudier l'efficacité des moustiques comme vecteurs potentiels d'agents biologiques. Entre septembre et octobre 1959, des essais furent réalisés afin de mesurer la capacité de ces insectes à survivre, à localiser des êtres humains et à les piquer dans des conditions désertiques particulièrement chaudes.
Les chercheurs militaires utilisèrent l'espèce Aedes aegypti, connue pour s'attaquer directement à l'homme et pour être associée à la transmission de maladies dangereuses telles que la dengue, la fièvre jaune, le chikungunya ou encore le virus Zika. Selon le rapport, les études scientifiques disponibles à l'époque laissaient penser que l'emploi volontaire d'insectes porteurs de maladies contre des objectifs ennemis possédait un potentiel stratégique considérable.
Le document précise également que ces travaux ne constituaient pas une initiative isolée. Ils s'inscrivaient dans une série de programmes plus anciens lancés au milieu des années 1950, notamment les opérations Big Buzz et Drop Kick.
300 000 insectes largués au-dessus d'un quartier habité
L'un des épisodes les plus marquants reste l'opération Big Buzz. Selon les informations mentionnées dans les archives, quelque 300 000 moustiques associés à la fièvre jaune auraient été largués au-dessus de Carver Village, un quartier majoritairement noir de Savannah, en Géorgie. L'objectif était de vérifier si ces insectes pouvaient survivre à un largage aérien et atteindre efficacement les personnes vivant dans la zone visée.
L'image est saisissante : des nuées de moustiques déversées depuis le ciel au-dessus d'un quartier habité afin d'observer leur comportement dans des conditions réelles. Derrière les formules administratives et le vocabulaire technique des rapports militaires se cache une réalité bien plus brutale : des populations civiles se retrouvaient au cœur d'expériences destinées à mesurer l'efficacité potentielle d'insectes susceptibles de devenir des vecteurs d'armes biologiques.
Des soldats américains utilisés comme cobayes
L'opération Drop Kick poursuivit cette logique à une échelle encore plus vaste. Des millions de moustiques furent élevés puis relâchés lors de différents essais sur le terrain. Les chercheurs cherchaient à déterminer la distance que les insectes pouvaient parcourir, leur durée de survie après dispersion et leur capacité à trouver spontanément des hôtes humains pour les piquer.
Les moustiques utilisés dans ces expériences n'étaient pas infectés par des agents pathogènes. Toutefois, toute la finalité du programme consistait précisément à vérifier si ces insectes pourraient, le cas échéant, servir de vecteurs efficaces pour propager des maladies dans le cadre d'une campagne de guerre biologique.
Les résultats furent jugés suffisamment convaincants pour poursuivre les recherches. Un rapport du Pentagone publié en 1960 indique ainsi que 52 essais supplémentaires furent réalisés dans le désert de l'Utah. Des soldats américains volontaires furent exposés aux moustiques afin d'évaluer la capacité des insectes à survivre et à piquer dans un environnement chaud, sec et très éloigné des zones tropicales où l'espèce évolue habituellement.
Les scientifiques étudièrent également l'impact du vent, des températures extrêmes et du rayonnement solaire intense. Les conclusions suggéraient que ces moustiques demeuraient capables de localiser des cibles humaines et de les piquer même dans des régions différentes de leur habitat naturel. Les chercheurs estimaient en outre que ces insectes pouvaient rester opérationnels dans une large variété de climats.
Ces révélations renforcent aujourd'hui la crédibilité d'autres affirmations concernant des programmes secrets menés durant la Guerre froide autour de l'utilisation d'arthropodes, c'est-à-dire des insectes et parasites tels que les moustiques ou les tiques, comme vecteurs potentiels de maladies. Les documents déclassifiés montrent en tout cas que l'idée d'exploiter des insectes pour des opérations biologiques n'appartenait pas au domaine de la fiction ou de la propagande, mais faisait bel et bien l'objet de recherches concrètes au sein des structures militaires américaines.