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Extraction minière en haute mer : Washington veut exploiter les ressources des grands fonds

Une entreprise canadienne espère obtenir début 2027 un permis américain pour exploiter les ressources des grands fonds du Pacifique. Soutenu par Washington, ce projet relance les tensions autour des métaux critiques, des risques environnementaux et du contrôle stratégique des ressources sous-marines, alors que plusieurs pays défendent un moratoire.

L’extraction minière en haute mer pourrait bientôt franchir une étape majeure. L’entreprise canadienne The Metals Company, appelée TMC, espère obtenir au premier trimestre 2027 un permis américain pour lancer l’un des premiers grands projets d’exploitation de minerais dans les grands fonds marins.

La zone visée se situe dans le Pacifique, dans la région de Clarion-Clipperton, entre Hawaï et les côtes du Mexique. L’ampleur du dossier est considérable : elle couvre environ 65 000 km² de fonds marins, soit une surface comparable à celle du Sri Lanka ou de la Lituanie. TMC veut y récupérer des nodules polymétalliques, de petits galets sombres de 5 à 10 centimètres, posés au fond de l’océan entre 4 000 et 6 000 mètres de profondeur. Leur formation est extrêmement lente : elle peut prendre plusieurs centaines de milliers, voire plusieurs millions d’années.

Ces nodules intéressent les industriels, car ils contiennent des métaux devenus stratégiques : manganèse, fer, nickel, cuivre, cobalt ou encore titane. Ces ressources sont utilisées dans les batteries, les câbles électriques, les véhicules électriques, les smartphones, les ordinateurs portables et les panneaux solaires. Pour TMC, l’argument est simple : les mines terrestres ne suffiraient pas à répondre à la demande mondiale liée à la transition énergétique et au numérique.

Washington accélère la procédure

Pour faire avancer son dossier, TMC s’appuie sur sa filiale américaine, The Metals Company USA LLC. La NOAA, l’agence américaine d’observation océanique et atmosphérique, a jugé sa demande « pleinement conforme » aux exigences réglementaires. Cette décision a aussitôt fait réagir les marchés : l’action de TMC a progressé de 10 %.

La demande porte sur une ressource estimée à 619 millions de tonnes de nodules humides, avec un potentiel supplémentaire de 200 millions de tonnes. Le projet a aussi changé d’échelle : TMC avait d’abord déposé une demande sur environ 25 000 km² en avril 2025, avant de présenter en janvier une version élargie à 65 000 km².

La procédure doit encore se poursuivre avec la publication d’une déclaration d’impacts environnementaux, ouverte aux commentaires du public, avant une décision finale de la NOAA. L’entreprise espère une conclusion avant la fin du premier trimestre 2027.

Cette accélération intervient dans un contexte politique très marqué. Donald Trump a signé le 24 avril 2025 un décret destiné à ouvrir l’extraction à grande échelle de minerais dans les grands fonds océaniques, y compris en eaux internationales. Cette ligne américaine traduit une volonté d’avancer vite, même en dehors du cadre international porté par l’Autorité internationale des fonds marins, normalement compétente en haute mer. Plusieurs pays défendent au contraire un moratoire.

TMC présente son projet comme une source de métaux critiques « nouvelle, abondante et à faible impact ». Son patron, Gerard Barron, estime que la décision de la NOAA rapproche l’entreprise de la possibilité de fournir ces métaux aux États-Unis. Mais cette lecture est loin de faire consensus. Les scientifiques alertent sur des risques majeurs : destruction d’écosystèmes encore mal connus, nuages de sédiments, pollution et conséquences possibles pour les communautés côtières du Pacifique.

Risques environnementaux et bataille stratégique

Les inquiétudes portent d’abord sur l’environnement. Greenpeace estime que cette exploitation « pourrait perturber les processus naturels de stockage du carbone et affecter le mode de vie et les moyens de subsistance des communautés côtières et des peuples du Pacifique ». Une découverte faite en 2024 a renforcé ces interrogations : de l’oxygène aurait été observé à 4 000 mètres de profondeur, possiblement lié aux nodules polymétalliques eux-mêmes. Cela montre que ces formations pourraient jouer un rôle important dans des écosystèmes encore très mal connus.

Les réserves ne viennent pas seulement des ONG : 72 groupes internationaux, dont Apple, Google, Samsung, Renault, BMW, Volvo et Volkswagen, ont signé une déclaration demandant un moratoire sur l’exploitation minière des grands fonds. Le groupe français Eramet a aussi mis en garde contre le risque « d’ouvrir une boîte de Pandore », dans une vidéo publiée en septembre 2024.

Le dossier dépasse donc largement le seul cas de TMC. D’autres acteurs avancent déjà leurs propres projets : le groupe belge DEME prépare des essais avec une société japonaise, la Norvège a officialisé en 2024 la prospection d’une partie de ses fonds marins dans l’Arctique, et la Chine a mené des expérimentations autour des îles Cook, qui ont ensuite signé un accord de coopération avec les États-Unis.

Ces initiatives montrent que les grands fonds deviennent un nouvel espace de compétition. Il ne s’agit plus seulement d’extraire des métaux, mais aussi de contrôler des ressources, des technologies et des zones maritimes sensibles. Cette dimension est particulièrement visible dans l’Arctique, où certaines recherches visent des cheminées hydrothermales contenant des métaux critiques, notamment dans la dorsale de Lomonossov, entre la Russie et le Groenland.

Dans cette région déjà sensible sur le plan géostratégique, l’exploitation des fonds marins ajoute un nouveau facteur de rivalité entre puissances. Reste enfin la question économique : un rapport du Sénat publié mi-2022 décrivait ce marché comme encore « immature », avec au moins 2 milliards d’euros d’investissements par projet et des coûts opérationnels pouvant atteindre 500 à 700 millions d’euros par an. Malgré ces incertitudes, TMC continue d’avancer, portée par le soutien américain et par la demande mondiale en métaux critiques.