Relancée fin janvier par la publication de plusieurs millions de documents confidentiels, l’affaire Epstein a refait surface avec fracas. Mais à la stupeur générale, le FBI conclut qu’il n’a pas trouvé de preuves selon lesquelles Jeffrey Epstein aurait dirigé un réseau de trafic sexuel au service de figures puissantes du monde politique, économique ou diplomatique. Une annonce d’autant plus surprenante que l’enquête, entamée depuis plusieurs années, avait mobilisé des moyens considérables.
Perquisitions dans ses résidences, fouilles de ses communications, audits bancaires, interviews approfondies de dizaines de victimes : rien n’a été négligé. L’ampleur du matériel collecté — photos, vidéos, courriels, relevés financiers — est immense. Et pourtant, selon la procureure fédérale Maurene Comey, aucun élément ne permettrait d’impliquer des tiers dans les crimes commis. Seuls Epstein et Ghislaine Maxwell, aujourd’hui incarcérée, seraient juridiquement responsables.
Mais comment expliquer cette conclusion, alors que plusieurs victimes ont désigné d’autres auteurs d’agressions ? Que certaines ont évoqué des abus dans un cadre organisé, impliquant des tiers ? Et que l’existence d’un « carnet de clients » a été évoquée à de nombreuses reprises, tant dans les médias que par des responsables politiques ?
Le FBI affirme que ce fameux carnet n’a jamais été retrouvé et que les accusations étaient trop floues pour justifier des poursuites fédérales. Les dossiers ont été redirigés vers des juridictions locales et classés sans suite — une décision interprétée par certains comme une incapacité, voire un refus, de s’attaquer à d’éventuelles responsabilités plus larges.
Une fois de plus, la justice américaine semble refermer la porte sur une affaire qui dérange, au détriment de la vérité et de la transparence. Et les noms les plus puissants — bien qu’apparaissant dans des documents ou cités par des témoins — restent intouchables.
Acide sulfurique : une commande qui soulève des questions
Au milieu des milliers de fichiers rendus publics, un détail matériel intrigue particulièrement : une importante commande d’acide sulfurique passée fin 2018 par une société liée à Epstein, LSJE LLC. Selon les documents, le bon de commande adressé à Gemini Seawater Systems mentionne la livraison de 330 gallons, soit environ 1 250 litres d’acide sulfurique, pour une prétendue installation de désalinisation sur l’île privée de Little Saint James.
Officiellement, ce type de produit est utilisé dans des systèmes d’osmose inverse pour ajuster le pH. Mais le volume, disproportionné, et le contexte soulèvent des interrogations. Que pouvait bien faire Epstein avec autant d’acide ? Pourquoi l’avoir acheminé vers une île privée, connue pour ses activités opaques et ses zones inaccessibles ?
Ce n’est pas un cas isolé. En 2014 déjà, un rapport faisait état de travaux similaires sur l’île, impliquant là encore l’usage documenté d’acide sulfurique. Ce n’est donc pas un simple incident technique. La répétition de ces commandes, dans un environnement aussi particulier, ne peut qu’alimenter la suspicion.
Bien que les autorités américaines n’aient pas donné suite à cet élément, la découverte laisse place à toutes les hypothèses. Et dans un dossier où tant de pièces semblent avoir disparu ou été ignorées, ces détails matériels prennent une importance capitale.
Starmer sur la sellette, l’affaire Mandelson pèse toujours
L’affaire Epstein n’épargne pas le Royaume-Uni, où le Premier ministre Keir Starmer se retrouve en situation critique. Le scandale lié à la nomination de Peter Mandelson, proche notoire d’Epstein, au poste d’ambassadeur à Washington est bien connu du public — et continue de miner la légitimité du chef du gouvernement.
Aujourd’hui, c’est son avenir politique même qui est en jeu. Deux de ses piliers, Morgan McSweeney (chef de cabinet) et Tim Allan (directeur de la communication), ont déjà quitté Downing Street. Et la pression monte. Plusieurs élus travaillistes envisagent de réclamer officiellement son départ, estimant que la gestion de la crise a été catastrophique.
La probabilité d’une démission dans les prochains jours est réelle. Starmer a tenté de reprendre la main, en évoquant un remaniement et en tendant la main à ses anciens rivaux internes. Mais les divisions sont profondes. Et au sein même du parti travailliste, les regards se tournent déjà vers la suite.
Parmi les noms les plus souvent cités pour lui succéder : Angela Rayner, revenue sur le devant de la scène après son départ du poste de vice-première ministre en septembre ; Wes Streeting, ministre de la Santé au profil plus consensuel ; ou encore Ed Miliband, figure de l’aile gauche. Le choix pourrait intervenir rapidement, sans passer par des élections générales.
Dans un contexte de méfiance généralisée envers les élites, le Royaume-Uni s’enfonce à son tour dans une instabilité chronique. Et le lien désormais établi entre des figures politiques britanniques et le nom d’Epstein n’arrange rien.
Alors que l’enquête américaine se clôt dans la confusion et l’opacité, c’est désormais le pouvoir britannique qui vacille.