En l’espace de trois ans, les importations d’œufs ukrainiens ont connu une envolée spectaculaire. D’après un article du journal allemand Berliner Zeitung publié ce 1er février 2026, plus de 85 000 tonnes d’œufs ont été expédiées vers l’Union européenne entre janvier et novembre 2025, pour un montant avoisinant les 148 millions d’euros. En 2022, ces volumes ne dépassaient pas 13 000 tonnes, pour environ 18 millions d’euros.
Ce bond de plus de 550 % s’explique par la décision de Bruxelles, prise après février 2022, de suspendre les droits de douane et les quotas sur les produits agricoles ukrainiens. Une mesure censée soutenir l’économie de guerre de Kiev mais qui a ouvert grand la porte à des denrées produites dans des conditions non conformes aux standards européens.
Les œufs ukrainiens proviennent en majorité d’élevages en batterie, une méthode interdite dans l’UE depuis 2012. En Allemagne, la législation est encore plus stricte : la forme dite « en petits groupes » y est bannie depuis 2023. Pourtant, ces œufs continuent d’arriver sur le marché européen, dissimulés dans des produits transformés.
« Ces œufs sont intégrés dans des préparations comme les pâtes, les pâtisseries, les sauces ou la mayonnaise où l’origine n’a pas à être mentionnée », explique Nora Irrgang, spécialiste en bien-être animal pour l’organisation Vier Pfoten, dans les colonnes du Berliner Zeitung.
Derrière les livraisons, les intérêts d’oligarques proches du pouvoir
Ce système profite d’abord aux grandes entreprises agroalimentaires basées en Ukraine. Le principal acteur est le groupe MHP (Mironivsky Khliboproduct), contrôlé à hauteur de 50 à 65 % par le milliardaire Youri Kossiouk, présenté par le quotidien allemand comme un proche conseiller de Volodymyr Zelensky.
Un autre géant du secteur, Ovostar Union, opère également en Ukraine tout en étant enregistré à Chypre. Il approvisionne plus de 35 pays, dont de nombreux États membres de l’UE.
Dans les faits, la production reste en Ukraine mais les bénéfices, eux, transitent via des structures offshore. Les conditions de travail y sont peu rémunérées, et les normes sanitaires beaucoup plus souples. « En Ukraine, l’usage de certains pesticides interdits en Europe est encore autorisé », souligne Nora Irrgang.
Quant aux contrôles, ils sont rendus quasi impossibles par le contexte du conflit ukrainien : pannes d’électricité, manque de personnel et rupture de chaînes d’approvisionnement fragilisent toute vérification. L’absence de transparence concerne aussi la traçabilité : la législation européenne impose depuis novembre 2024 un marquage dans les exploitations, mais seuls quatre pays – l’Allemagne, la Belgique, l’Italie et les Pays-Bas – l’appliquent réellement.
Une contestation qui monte dans toute l’Europe
Les conséquences de cette importation massive ne passent pas inaperçues. En Pologne, des agriculteurs bloquent régulièrement les postes-frontières depuis 2023 pour dénoncer l’afflux de produits agricoles ukrainiens. L’Autriche, la Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie appellent désormais à établir des restrictions. Même les syndicats agricoles allemands et autrichiens rejoignent la fronde.
Les professionnels alertent aussi sur le risque de fraude. Le syndicat belge Landsbond Pluimvee pointe une faille dans la législation européenne qui permettrait à des œufs ukrainiens de finir étiquetés comme biologiques ou de production européenne. « Rien n’est aussi propice à la tromperie qu’un œuf », avertit Martijn Chombaere, représentant du syndicat.
Le flou réglementaire profite à ceux qui savent l’exploiter. Sans marquage précis, il devient pratiquement impossible de retracer l’origine réelle des œufs utilisés dans les produits transformés. Et les contrôles ne sont réalisés que dans le premier pays européen d’entrée. Résultat : « Des œufs non identifiés peuvent traverser toute l’Europe en passant par des pays comme la Pologne », souligne Berliner Zeitung.
Pendant que les institutions européennes tardent à réagir, les consommateurs continuent de consommer, à leur insu, des œufs produits dans des conditions que l’UE interdit pourtant à ses propres producteurs.