Russie

Poutine, profiteur de la guerre à Gaza ? Voyant sa domination faiblir, l'Occident calomnie la Russie

Depuis le début du conflit entre Israël et le Hamas, les publications se multiplient dans les médias occidentaux pour décrier une Russie profiteuse de cette guerre. Une tendance qui trahirait la perte de vitesse du narratif occidental face à l’émergence d’un contre-discours, ainsi qu'un malaise face à la violence de l’offensive de Tsahal à Gaza.

«Le fait qu’ils soient en train de perdre cette domination les inquiète, d’où cette surréaction, d’où les calomnies», nous confiait le 30 novembre Nikola Mirkovic, auteur notamment de L’Amérique Empire (Ed. Temporis, 2021).

Humanitaire et analyste politique, celui-ci observe avec sévérité une nouvelle tendance au sein des médias et think tanks occidentaux. Depuis le 7 octobre ou presque, la Russie est régulièrement accusée d’utiliser le conflit de Gaza pour avancer ses pions afin d’affaiblir l’ordre mondial occidental, comme le faisait l'agence Reuters mi-novembre, ou de tenter de détourner l'attention du front ukrainien, comme l'estimait la BBC peu de temps auparavant.

Une tribune publiée le 27 novembre sur Politico.eu par le journaliste Mark Scott et sobrement titrée «Poutine détourne la guerre Israël-Gaza pour attiser les tensions en Occident», accusait même la Russie d’être, via les réseaux sociaux, derrière la hausse des actes antisémites en Occident depuis l’éclatement du conflit Israël-Hamas, fomentant «la division» entre partisans d’Israël et de la Palestine.

La position russe au Proche-Orient incomprise ?

Pourtant, de son côté et depuis le début du conflit, Moscou dit promouvoir une approche équilibrée face au conflit. Le Kremlin a condamné l’attaque du 7 octobre par le Hamas puis les frappes de représailles de l'État hébreu sur la bande de Gaza, appelant à un cessez-le-feu, répétant qu'une paix durable au Proche-Orient passait par la création d'un État palestinien.

La Russie n'a toutefois jamais fermé la porte au Hamas, accueillant à Moscou, en octobre, une délégation du mouvement islamique, indiquant œuvrer pour la libération d'otages, notamment russes. Une démarche qui a suscité de vives critiques israéliennes et occidentales, mais qui a abouti, quelques semaines plus tard, à la libération de trois otages de nationalité russe.  

La Russie a de surcroît dénoncé le «sabotage» de Washington du processus de paix au Proche-Orient depuis plusieurs décennies, appelant à un rôle accru des acteurs de la région : «Aux problèmes régionaux des solutions régionales», résumait ainsi le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov le 27 novembre dernier.

Moscou entend en effet accompagner la montée en puissance du «Sud global» dans un ordre multilatéral. «Un monde qui est plus grand que le seul Occident», résumait le ministre russe. Un discours qui dérange, à Bruxelles et Washington.

Les médias russes dérangent toujours

Le choc des narratifs, entre l'Ouest et l'Est, saute aux yeux, et la paranoïa face à de supposées «campagnes de désinformation du Kremlin» reste vivace en Occident. Ainsi la tentation y est-elle grande de s'en prendre, dans la plupart des articles ou des émissions télévisées, aux voix dissonantes, et donc aux médias russes, pourtant déjà interdits de diffusion dans l'UE depuis mars 2022. RT France n'avait pourtant jamais violé la moindre règle de diffusion.  

Dans une enquête à charge, l'agence Bloomberg s'est récemment inquiétée de l'échec des sanctions de Bruxelles les visant, relevant l'existence de sites miroirs et de comptes Twitter reprenant le contenu de RT ou de Sputnik. Il est vrai, rapatriés à Moscou, ces médias qui ont survécu ont de quoi irriter : «Nous crachons sur vos sanctions», avait rétorqué à Bloomberg, moqueuse, la rédactrice en chef de RT Margarita Simonian. 

«Inversion accusatoire»

Reste que les obsessions actuelles du narratif occidental trahiraient aussi, selon Xavier Moreau, «un malaise» : «Il est évident que le conflit israélo-palestinien est un gros problème pour la propagande occidentale», estime ainsi le directeur du think tank Stratpol, présentateur de l'émission l'Échiquier mondial sur RT. À ses yeux, la plupart des récentes tribunes antirusses occidentales tiennent ni plus ni moins que de l’«inversion accusatoire», et d'une gêne vis-à-vis de la violence des représailles de Tsahal contre la bande de Gaza.

«Cela met en perspective ce que les Russes n’ont pas fait à Kiev, ce qu’ils n’ont pas fait à Lvov», développe-t-il, rappelant que les Russes n’ont pas «rasé» ces villes. 

Selon les chiffres mis en avant par l’ONU, les pertes civiles infligées en quelques semaines de bombardements israéliens sur Gaza, qui ont dépassé 14 000 morts, auraient dépassées celles enregistrées, durant près d’un an et demi d’affrontements en Ukraine et dans les régions russes frontalières. Les Nations unies ont dénombré 9 000 morts, un chiffre contesté par la Russie.

Une responsabilité américaine à éluder

Si l'Occident cherche tant à contrôler le narratif autour du conflit à Gaza, c’est aussi pour éluder sa responsabilité, pense aussi Nikola Mirkovic. «Il y a quand même un élément que beaucoup de médias aujourd’hui oublient : ce sont essentiellement les États-Unis qui ont œuvré là-bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour le résultat que l’on connaît aujourd’hui», lance-t-il. «La paix n’est pas revenue», regrette-t-il, évoquant les accords d'Oslo de 1994, ayant échoué à mener à la création d'un État palestinien.

Et pour maintenir son propre narratif et sa domination sur les esprits, la puissance américaine peut compter, selon Nikola Mirkovic, sur des «"agences" qui se donnent des allures d’ONG apolitiques alors qu’elles sont financées par les États-Unis». Ainsi dénonce-t-il la sphère des think tanks et médias de Washington, et leurs rapports étroits avec le pouvoir américain, permettant d'essaimer des analyses biaisées, reprises sans filtre par les médias, y compris européens.

Xavier Moreau s'est d'ailleurs étonné d'un instant de vérité le 4 novembre sur LCI, quand la journaliste Anna Kraatz a dénoncé la ressemblance selon elle frappante des analyses de l'Institute for the Study of War (ISW) et des propos tenus dans les médias européens. Un think tank de Washington composé «strictement de néo-conservateurs ultra», a-t-elle fustigé.