France

Journalistes et accréditations en manifestation, le flou demeure côté police

Après la publication tant attendue du nouveau schéma national du maintien de l'ordre, un début de polémique a vu le jour au sujet de la liberté de la presse, notamment concernant l'accréditation de journalistes en manifestation.

Censé être plus en phase avec de nouvelles réalités de l'espace public – en premier lieu, les phénomènes des Gilets jaunes, des casseurs et des ultras –, le nouveau schéma national du maintien de l'ordre (SNMO) était attendu depuis de longs mois.

L'ancien ministre de l'Intérieur Christophe Castaner et son bras droit Laurent Nunez avaient distillé des pistes le concernant, mais lorsque le document est finalement arrivé en septembre (il était annoncé pour juillet), c'est à son successeur Gérald Darmanin qu'est revenue la charge de le présenter et de le défendre.

Une tâche loin d'être aisée puisqu'un passage dudit document provoque d'ores et déjà un couac : dans un paragraphe très remarqué par les rédactions des principaux médias français, il est fait état de la relation entre les membres des forces de sécurité intérieure (police et gendarmerie nationales) et les journalistes de terrain pendant les opérations de maintien de l'ordre, notamment lors des manifestations.

Evoquant une «atteinte à la liberté d'informer», les sociétés de journalistes de grands titres de presse et de télévision n'ont pas tardé à lever les boucliers en dégainant des tribunes insurgées, notamment dans Le Monde, en réaction au nouveau SNMO qui annonce : 

«Eu égard à l’environnement dans lequel ils évoluent, les journalistes peuvent porter des équipements de protection, dès lors que leur identification est confirmée et leur comportement exempt de toute infraction ou provocation. Un officier référent peut être utilement désigné au sein des forces et un canal d’échange dédié mis en place, tout au long de la manifestation, avec les journalistes, titulaires d’une carte de presse, accrédités auprès des autorités.»

Puis plus loin : «Il importe [...] de rappeler que le délit constitué par le fait de se maintenir dans un attroupement après sommation ne comporte aucune exception, y compris au profit des journalistes ou de membres d’associations. Dès lors qu’ils sont au cœur d’un attroupement, ils doivent, comme n’importe quel citoyen obtempérer aux injonctions des représentants des forces de l’ordre en se positionnant en dehors des manifestants appelés à se disperser.»

Carte de presse ou accréditation ? Le ministre botte en touche

Il n'en fallait pas plus pour inquiéter la profession. De fait, la formulation du SNMO est telle que le ministre de l'Intérieur lui-même a dû revenir sur ce sujet au micro de France Inter ce 23 septembre afin de tenter de clarifier : «Je crois que c’est un gros malentendu, mais nous allons le résoudre avec les sociétés de journalistes : nous n’avons jamais demandé une carte de presse pour être journaliste sur une manifestation. [...] Je suis bien conscient qu’il y a des journalistes qui n’ont pas de carte de presse. Evidemment, dans ce nouveau maintien de l’ordre, les journalistes auront le droit d’accéder, ils ont le droit de rester dans toutes les manifestations. Mais il y a la question de la sécurité, y compris des journalistes, lorsque les manifestations deviennent violentes. Ils ont le droit de décrire ce qu'il se passe, mais il y a une sécurité à avoir lorsqu’il y a une charge face à des individus extrêmement violents.»

Le ministre élude toutefois le fait que la carte de presse soit bien mentionnée comme une condition préliminaire pour travailler au contact des membres de forces de l'ordre pendant les manifestations. Par ailleurs, Gérald Darmanin botte en touche sur la question de l'accréditation, évoquée dans le document qui émane pourtant de son ministère. 

Dès lors la question demeure, qu'a voulu dire le ministère dans le SNMO ? Cela reste sujet à interprétation. Lorsqu'ils ont lu dans Télérama que les journalistes devraient s'accréditer et être détenteurs de la carte de presse pour suivre des manifestations, les deux journalistes Brice Ivanovic et Yann Quercia ont voulu en avoir le cœur net et ont tout simplement envoyé un courrier électronique au service de communication du ministère de l'Intérieur. «C'était un peu flou, mais nous avons voulu vérifier : il n'y aura pas besoin d'une accréditation pour couvrir une manifestation contrairement à ce que laissait croire le nouveau schéma de maintien de l'ordre», expliquent-ils.

La police dans le flou

RT France a pour sa part contacté une source policière proche du dossier, qui a bien dû avouer que, pour le moment, les policiers nationaux n'avaient pas le commencement d'une réponse à la question : faudra-t-il que les journalistes s'accréditent pour couvrir les manifestations ?

La source que nous avons contactée a promis que des réponses allaient toutefois venir et que les prochains «exercices conjoints» entre policiers et médias (en réalité des formations pédagogiques sous forme de simulations de manifestations à destination d'un panel de médias très restreint, triés sur le volet en haut-lieu) seraient dispensés au mois d'octobre, de façon quelque peu précipitée semble-t-il...

«D'ici-là, il y aura plus de réponses disponibles», assure cette même source. La gendarmerie devrait également dispenser la sienne prochainement.

Techniquement, ce serait de toute façon impossible de contrôler toutes les personnes qui filment

Au téléphone, pour décrire le «nouveau modus operandi», la source policière contactée par RT France a notamment évoqué à titre d'exemple les déplacements présidentiels, pour lesquels les journalistes doivent être accrédités afin de pouvoir les suivre. Est-ce là la vision du SNMO lorsqu'il évoque que les journalistes devront être «titulaires de la carte de presse» et «accrédités auprès des autorités» pour pour dialoguer avec un «officier référent» sur le terrain pendant une opération de maintien de l'ordre ?

Le fonctionnaire contacté se voulait toutefois rassurant pour les journalistes : «Pour le moment, tout le monde tire des conclusions un peu trop strictes de ce qui est écrit dans le SNMO, mais techniquement, ce serait de toute façon impossible de contrôler toutes les personnes qui filment et se disent journalistes. Déjà que les collègues ne peuvent pas maîtriser tous les flux en manifestation...»

Adapter le maintien de l'ordre aux «nouvelles circonstances»

Une chose est toutefois claire pour les policiers nationaux, selon notre source : il s'agit d'adapter le maintien de l'ordre aux «nouvelles circonstances», à savoir le mouvement des Gilets jaunes, «dont beaucoup de participants étaient primo-manifestants et ne comprenaient pas la notion de sommations lors d'une dispersion». Cette même source précise qu'à son sens, le nouveau schéma national du maintien de l'ordre vise surtout à prendre en compte les nouvelles pratiques des forces de sécurité intérieure en les «formalisant» dans ce document et d'évoquer, notamment, une mobilité accrue pour les policiers et les gendarmes, ainsi que «les contrôles en amont des cortèges» : «On a testé beaucoup de choses depuis les Gilets jaunes et à présent, c'est dans le SNMO, c'est tout.»

Pour l'instant, le flou est bien là et je ne suis pas en capacité de vous dire comment cela va se passer

Cette même source avoue cependant : «Sur la partie journalistique, ce n'est pas vraiment quelque chose que nous attendions en tant que policiers, mais il y a beaucoup de monde qui a travaillé sur le SNMO, notamment des gendarmes, des organisations syndicales, des chefs de cabinets ou encore des chargés de mission donc ce qui est ressorti des groupes de travail n'est pas que le fruit de mes collègues policiers. C'était plus comme un think tank

La source contactée par RT France concède également qu'après avoir demandé à ses collègues de l'éclairer au sujet des relations entre presse et policiers en manifestation, «en arrivant ce matin au travail, personne n'a su me dire sur quoi le SNMO allait déboucher à ce sujet.»

Il est à espérer qu'un communiqué de presse ou une modification du SNMO viendra détailler les propos tenus par Gérald Darmanin, ce 23 septembre. Aussi bien pour rassurer les sociétés de journalistes sur le libre exercice de leur métier que pour éclaircir la situation pour les policiers et les gendarmes (ou même les préfets) qui seront bientôt confrontés à la question : faut-il empêcher les journalistes sans accréditation d'accéder aux opérations de maintien de l'ordre ? 

«Pour l'instant, le flou est bien là et je ne suis pas en capacité de vous dire comment cela va se passer, mais je pense que j'aurai des réponses dans les prochaines semaines», assure en tout cas la source policière contactée par RT France.

Antoine Boitel