France

Deux ex-agents secrets français soupçonnés de trahison au profit de Pékin face à la justice

Notamment inculpés pour «livraison d'information à une puissance étrangère» et «atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation», deux ex-agents de la DGSE, soupçonnés de trahison au profit de la Chine, encourent quinze ans de prison.

«Traîtres», «taupes» ou encore «rats bleus», autant de qualificatifs déshonorants désignent les agents des services de renseignement français recrutés par un service étranger et retournés contre leur pays.

Henri M. et Pierre-Marie H., deux anciens agents de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) soupçonnés de trahison au profit de la Chine, sont jugés à huis clos, à partir du 6 juillet, devant la cour d'assises spécialisée en matière militaire de Paris. A la demande de l'avocate générale, le huis clos a été prononcé afin d'«empêcher la divulgation d'informations touchant à la défense nationale».

Henri M., 73 ans, cheveux blancs et clairsemés, a été le premier à s'exprimer à la barre devant la cour composée uniquement de sept magistrats professionnels habilités secret-défense. Le retraité, militaire de carrière, qui a passé une partie de sa vie en Chine, vit désormais en Alsace. 

Le second accusé, Pierre-Marie H., 69 ans, était fonctionnaire civil de défense. Cheveux blancs, vêtu d'une veste noire, il a semblé avoir du mal à entendre le président, d'après l'AFP. Il vit dans l'Eure avec son épouse Laurence H., qui est également sur le banc des accusés. C'est une retraitée du Crédit Lyonnais.

Les deux individus, qui comparaissent libres, sont jugés pour «livraison d'information à une puissance étrangère», «atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation» et «intelligence avec une puissance étrangère». Ils encourent quinze ans de prison. De son côté, Laurence H. est inculpée de «recel de bien provenant d'intelligence avec une puissance étrangère de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation». Le verdict sera rendu le 10 juillet.

Une affaire qui porte «atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation»

La tenue d'un tel procès pour espionnage, dont les conséquences sur l'économie, la souveraineté ou encore le savoir-faire français peuvent être lourdes, est aussi rare que sensible. D'ordinaire, les services de renseignement préfèrent régler les cas d'agents retournés en interne ou par voie diplomatique, loin des regards de la justice et de la presse.

Ainsi, les paroles du président rappellent le caractère hors-norme du dossier. «C'est une affaire qui concerne des faits portant atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation», a-t-il déclaré, après avoir accepté la demande de huis clos. «Il paraît nécessaire non seulement de protéger les personnes amenées à témoigner et d’empêcher la divulgation d’informations touchant à la défense nationale», a ajouté l'un des magistrats.

Avant lui, l'avocate générale avait évoqué un procès «rare par les qualifications, rare par la qualité des accusés, rare par la période de prévention». Et de poursuivre : «Ce sont des faits qui nécessairement vont susciter un certain émoi dans l'opinion publique : il s'agit de la pénétration d'une puissance étrangère dans le renseignement français.»

Une histoire d'amour...

Les deux anciens agents, qui se sont côtoyés au contre-espionnage de la DGSE dans les années 1990, ont été mis en examen et placés en détention provisoire en décembre 2017, alors qu'ils étaient déjà à la retraite. 

Cependant, les faits se sont déroulés vingt ans plus tôt, lorsque les deux officiers auraient été recrutés par les services chinois en deux temps. «Ces approches se sont faites sur fond de difficultés financières et de frustration professionnelle mais, sans doute également en faisant appel au ressort de la séduction», a confié un proche de l'enquête au quotidien francilien Le Parisien.

En 1997, Henri M., sinologue et diplômé en langues orientales, avait été nommé représentant officiel de la DGSE à Pékin. Il s'y installe sans son épouse restée en France. Toutefois, Henri.M avait été rappelé en France par la DGSE, sans porter l'affaire en justice, dès le début de l'année 1998, après avoir entamé une liaison avec l'interprète chinoise de l'ambassadeur. «Problème : cette jeune Chinoise rendrait compte de ses activités au puissant ministère de la Sécurité de l'Etat (MSE), le principal service de renseignement chinois, aussi connu sous le nom de Guoanbu», rapporte Le Parisien. Or, Henri M. a alors «accès à de nombreuses informations sensibles concernant les réseaux français implantés en Asie, l'identité des agents sous couverture et leurs méthodes», poursuit le quotidien francilien.

L'ancien agent secret avait pris sa retraite quelques années plus tard, et était par ailleurs retourné en Chine en 2003, où il avait épousé l'ex-interprète, avec laquelle il s'était installé sur l'île de Hainan, dans le sud de la Chine. 

... Et d'argent ?

De son côté, Pierre-Marie H., en proie à des difficultés financières et insatisfait de sa carrière stagnante à la DGSE selon Le Parisien, aurait été recruté par Henri M., alors retraité, au sein des services chinois, en servant d'intermédiaire.

Pierre-Marie H. se serait ainsi rendu à plusieurs reprises sur l'île Maurice et en Asie «pour livrer des informations sensibles à son agent traitant du Guoanbu», précise le quotidien, sans toutefois détailler la nature de celles-ci. Et de continuer : «Il repartait ensuite avec d'importants fonds en liquide. Ce manège aurait perduré, y compris après son entrée à son tour en retraite en 2016 : l'agent double aurait pris l'habitude de solliciter d'anciens collègues pour essayer de récolter de quoi satisfaire son contact…» Cependant, il s'est fait arrêter à l'aéroport de Zurich avec du liquide alors qu'il revenait de l'île Maurice.

Pourquoi ont-ils été interpellés si tard ? Il y aurait eu, selon un bon connaisseur du dossier cité par l'AFP, une faille au sein de la DGSE, et Henri M. n'aurait pas été surveillé pendant des années après son départ à la retraite. 

Quand les faits avaient été révélés, en mai 2018, les autorités françaises avaient parlé d'un cas d'une «extrême gravité». La ministre des Armées, Florence Parly, avait alors déclaré que les deux suspects étaient «soupçonnés d'avoir commis des actes susceptibles d'être qualifiés d'actes de trahison […] et susceptibles de mettre en cause les secrets de la défense nationale».

Très peu d'affaires de trahison ont été jugées devant les assises. En octobre 1997, un ancien ingénieur au Commissariat à l'énergie atomique (CEA) français, avait été condamné à neuf ans d'emprisonnement pour trahison en faveur de l'ex-KGB soviétique (désormais FSB). Il était accusé d'avoir vendu des documents secrets en 1989 et 1990.