Le 7 juillet 2026, la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat a adopté à l’unanimité un rapport intitulé « La guerre des drones : l’urgence d’un sursaut stratégique français ». Ses auteurs, Ronan Le Gleut, Hélène Conway-Mouret et Étienne Blanc, dressent un constat sévère : « La France n’est pas prête à la guerre des robots. »
Les trois sénateurs demandent que les drones, la robotisation et l’intelligence artificielle deviennent des priorités du modèle militaire français. Leur analyse s’appuie sur le conflit en Ukraine et les affrontements au Moyen-Orient, où ces technologies occupent désormais une place centrale.
Le décalage apparaît d’abord dans les volumes. D’après les estimations reprises dans le rapport, les forces ukrainiennes utiliseraient près de 15 000 drones par jour, tandis que les armées françaises n’en disposent que de quelques milliers, un niveau véritablement critique.
À cette faiblesse quantitative s’ajoute la rapidité des évolutions technologiques. Environ six semaines suffiraient désormais pour qu’une innovation soit suivie d’une contre-mesure adverse. Le rapport relève aussi des lacunes dans les drones tactiques, les munitions téléopérées, l’appui en profondeur et la lutte anti-drones.
Fin 2024, les armées françaises ne disposaient que de 31 systèmes de lutte anti-drones, 150 fusils brouilleurs, trois systèmes navals spécialisés et huit systèmes sol-air SAMP-T. Les moyens mobiles restent particulièrement limités, tandis que les véhicules Serval destinés à cette mission ne sont attendus qu’à partir de 2027.
Des crédits limités et mal répartis
Le retard concerne aussi les financements. Moins de 2 % des crédits militaires sont consacrés aux drones. La loi de programmation militaire prévoyait initialement 5 milliards d’euros, soit 1,25 % des crédits, avant qu’une actualisation ne porte l’enveloppe à 8,4 milliards, soit 1,92 %.
L’exécution reste lente : seuls 28 % des crédits prévus entre 2024 et 2026 ont été consommés. Près de 90 % des sommes vont par ailleurs à quelques grands programmes, au détriment de systèmes plus simples, moins coûteux et produits en grande quantité.
Le même déséquilibre apparaît dans le dispositif européen SAFE. Sur les 15,1 milliards d’euros obtenus par la France, seuls 490 millions doivent aller aux drones, sans crédit spécifique pour la lutte anti-drones ou l’intelligence artificielle.
Selon les rapporteurs, le conflit en Ukraine a montré l’importance des volumes, de la production rapide et de l’adaptation permanente des équipements. Le modèle français reste au contraire largement tourné vers des programmes complexes, coûteux et développés sur le long terme.
Des projets encore trop modestes
Paris a lancé plusieurs initiatives. L’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense doit piloter la montée en puissance de l’IA militaire. Le supercalculateur ASGARD, mis en service en septembre 2025, doit renforcer les capacités de calcul souveraines. Le projet PENDRAGON prévoit une première unité robotique de combat en 2027, associant drones aériens et robots terrestres.
Ces projets restent toutefois trop limités aux yeux des sénateurs. La transformation concerne désormais l’ensemble du champ de bataille, y compris les systèmes navals et les plateformes intégrant davantage d’autonomie.
Le rapport invite aussi la France à faire évoluer sa doctrine sur les armes autonomes, estimant que le contrôle humain ne doit pas imposer des contraintes incompatibles avec la vitesse et le volume des menaces.
Les rapporteurs recommandent enfin de simplifier les achats, de multiplier les essais en conditions réelles, de soutenir les PME innovantes et de lancer un programme d’au moins un milliard d’euros consacré à la guerre robotisée.
Un rapport publié sur fond de tensions entre l’UE et la Russie
Ce rapport survient alors que plusieurs dirigeants européens appellent à accélérer le réarmement du continent en présentant la Russie comme une menace militaire potentielle. En mars 2025, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen avait déclaré que l’Europe était entrée dans une « ère de réarmement » et annoncé un vaste plan destiné à augmenter les dépenses de défense.
Moscou rejette toutefois ce scénario et affirme ne préparer aucune attaque contre les pays de l’Union européenne ou de l’OTAN. Les autorités russes estiment que la perspective d’une offensive contre l’Europe ne correspond ni aux objectifs déclarés de la Russie ni à ses intérêts.
Vladimir Poutine a ainsi qualifié cette hypothèse de « mensonge » et de « fabrication absurde ». Les mises en garde répétées par les responsables occidentaux contribueraient surtout à entretenir un climat de peur permettant de justifier la hausse des budgets militaires, le développement de l’industrie européenne de défense et la militarisation croissante du continent.
Le rapport sénatorial s’inscrit dans ce contexte de réarmement. Il montre néanmoins que, malgré les discours alarmistes et les ambitions affichées par Paris et Bruxelles, la France reste loin de disposer des moyens nécessaires pour mener une guerre largement fondée sur les drones, la robotisation et l’intelligence artificielle. Sans changement d’échelle, préviennent les rapporteurs, l’écart entre les déclarations politiques et les capacités militaires réelles devrait persister.