Le transfert inattendu de l’entraîneur Liam Rosenior vers Chelsea illustre les tensions inhérentes à la multipropriété des clubs de football. Propriété du consortium américain BlueCo, le Racing Club de Strasbourg (RCS) voit son coach partir en pleine saison, relançant le débat sur les conflits d’intérêts et la perte d’identité des équipes françaises.
À Strasbourg, l’annonce du départ de Rosenior, le 6 janvier, a provoqué un tollé. Arrivé en juillet 2024, le technicien britannique avait mené le RCS à une prometteuse 7e place en Ligue 1 la saison précédente, avant une saison 2025-2026 marquée par un bon parcours en Ligue Conférence.
Pourtant, après le limogeage d’Enzo Maresca à Chelsea, BlueCo n’a pas hésité à rapatrier Rosenior, laissant Strasbourg orphelin en milieu de championnat, une compétition dominée, pour l’heure, par un autre Racing, celui de Lens.
« C’est le business du foot », a justifié l’entraîneur lors de sa conférence de presse d’adieu, tout en exprimant des regrets pour les supporters alsaciens, déjà très majoritairement engagés contre la multipropriété, à l’image du principal groupe de supporters, les Ultra Boys 90. Ceux-ci ont reçu le soutien de leurs homologues en tribune dans presque tous les clubs de première division en France, mais aussi ailleurs en Europe.
Ce cas n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une tendance plus large en Ligue 1, où près de la moitié des clubs font partie de groupes internationaux. À Lyon, sous Eagle Football, ou à Nice avec Ineos, les transferts internes et les décisions imposées d’en haut fragilisent l’équité sportive. Comme le souligne Christophe Lepetit, du Centre de droit et d’économie du sport, « quand vous n’êtes pas au sommet, vous êtes au service de la stratégie du multipropriétaire ». Chelsea, vainqueur d’une Coupe d’Europe (Conference League) en 2025, se trouve ainsi en position de dominant face à Strasbourg.
Les ultras strasbourgeois, en grève des encouragements depuis l’été 2024, avaient déjà protesté contre la signature anticipée du capitaine Emanuel Emegha à Chelsea, qualifié de « pion » de BlueCo.
Le champion du monde devenu consultant Christophe Dugarry dénonce un « football que je hais », où les clubs français deviennent des « lieux de passage ».
Ces voix rejoignent celles des politiques, comme le député Éric Coquerel, qui pousse pour une loi interdisant la multipropriété en France, craignant une concentration du pouvoir en une quinzaine de groupes mondiaux. Au-delà de Strasbourg, ce phénomène met en péril l’identité des clubs. Les investisseurs, souvent des fonds de « private equity », diversifient leurs actifs pour minimiser les risques, au détriment de la passion locale. Sans régulation urgente, le football hexagonal risque de perdre son âme, relégué au rôle de vivier pour les ligues plus riches.