Entretiens

Crise à Afrin : la Turquie ne souhaite pas «perdre la face» et veut des garanties contre les Kurdes

Selon Frédéric Pichon, spécialiste du Moyen-Orient, la Turquie ne souhaite pas se maintenir dans le nord de la Syrie mais recherche plutôt la garantie qu'aucun sanctuaire kurde ne sera créé à sa frontière. Un accord avec Damas serait possible.

Géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et auteur de l'ouvrage Syrie : Pourquoi l'Occident s'est trompé (Editions du Rocher, 2014), Frédéric Pichon estime qu'à terme, la Syrie reprendra le contrôle de l'enclave d'Afrin et plus largement du nord de son territoire, malgré l'escalade militaire entre Damas et Ankara. «L'entrée des troupes syriennes ou en tout cas dans un premier temps, des Forces de défense nationale [milices pro-Damas] est quelque chose d'inéluctable», estime-t-il, ajoutant que la Turquie ne souhaite pas être entraînée dans un conflit trop important.

«La Turquie n'a aucune envie de s'enkyster dans le nord de la Syrie. Ce qu'elle veut, c'est qu'un acteur, peut-être Damas, lui garantisse que ce nord de la Syrie ne servira pas de sanctuaire à une milice terroriste», analyse Frédéric Pichon estimant qu'à terme un accord devrait être trouvé.

Signe que la Turquie veut «garder la face», d'après Frédéric Pichon, mais rechigne à s'enliser dans le nord de la Syrie, l'armée turque n'a bombardé qu'indirectement le point d'entrée des milices syriennes à Afrin. «Ces zones reviendront sous souveraineté syrienne», juge encore Frédéric Pichon, prédisant que les forces syriennes s'installeraient durablement dans l'enclave kurde.

La Turquie au bout de ses contradictions ?

Quant à la gestion de la crise par la Russie, qui voit deux de ses partenaires, la Syrie et la Turquie, au bord d'un affrontement direct, Frédéric Pichon se dit confiant. «La stratégie [russe] est d'obliger en quelque sorte la Turquie à se confronter aux limites de sa propre opération [contre les Kurdes] dans le canton d'Afrin», estime-t-il, rappelant la position ambivalente d'Ankara, membre de l'OTAN qui se confronte aux Etats-Unis, alliés des YPG, sur la question kurde en Syrie, mais qui est aussi partie prenante des pourparlers de paix en Syrie de Sotchi, sous l'égide de la Russie.

On a maintenant des puissances régionales qui n'ont pas besoin de demander l'autorisation à l'Occident

L'escalade militaire à Afrin présente pour Frédéric Pichon un autre enseignement : celui de la mise hors-jeu des belligérants occidentaux. «On a peut être du mal, nous, à comprendre, mais on a maintenant des puissances qui n'ont pas besoin de demander l'autorisation [pour entamer une action militaire] à l'Occident», souligne-t-il, évoquant un «basculement du monde».

«Jusqu'ici on [l'Occident] s'est contenté de postures émotionnelles. Les véritables leviers sur le terrain sont militaires et l'Occident ne les a pas», analyse-t-il, relevant que la crédibilité de l'Occident dans le monde se jouait maintenant en Syrie.

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