Entretiens

Narendra Modi, Premier ministre indien : «Le XXIe siècle est l’ère de l'Asie» (EXCLUSIF)

Le rôle de l’Inde dans le monde, ses réformes et son développement, ses relations avec la Chine et la Russie : le Premier ministre indien Narendra Modi livre sa vision dans l'émission de RT Sophie&Co.

«Notre force c’est 800 millions de personnes [population active], dont 65% ont moins de 35 ans. C'est notre plus grande richesse. Et cette force devrait aider non seulement l'Inde, mais le monde entier», explique le Premier ministre indien Narendra Modi dans une interview exclusive à RT. Pour le chef du gouvernement indien, le monde entier considère que le XXIe siècle est l’ère de l'Asie et beaucoup pensent que l'Inde y joue un rôle très important. «Je n'ai aucune raison de penser le contraire», souligne Narendra Modi.

En trois ans, veut croire le Premier ministre indien, l'Inde s'est développée et a atteint la place qu’elle mérite. «Le monde attend beaucoup de l'Inde, et l'Inde essaie de répondre à ces attentes», assure-t-il.

L’idée que «le monde est une unique famille» est le fondement de la philosophie indienne, selon Narendra Modi, et il est donc pour lui naturel que le développement du pays se fasse autour de ce principe. «Chez nous, la société est l’axe central du développement économique», ajoute-t-il.

Evoquant le terrorisme, le Premier ministre indien a souligné que ce phénomène n'avait pas de frontières. «Toutes les forces qui croient en l'humanité doivent s'unir et combattre le terrorisme, le détruire et sauver l'humanité», explique-t-il. Pour lui, les notions de «bon terrorisme» et de «mauvais terrorisme» doivent disparaître.

L'interview est à retrouver dans son intégralité ci-dessous.

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RT : Monsieur le Premier ministre, voilà trois ans que vous êtes à la tête de l’Inde. Il y en a évidemment beaucoup de choses dont vous pouvez être fiers. Y a-t-il quelque chose qui vous a déçu au cours de ces trois ans ?

Narendra Modi (N. M.) : Oui, cela fait trois ans – c’est un thème qui est largement abordé dans mon pays aussi. Du point de vue du développement économique, toutes les agences de notation du monde apprécient grandement les résultats de l'Inde. Au cours de ces trois années, nous avons essayé de réaliser les rêves qui nous inspiraient pour avancer. Le peuple les a acceptés. Dans une démocratie, si vous avez un appui populaire, c’est que votre politique est correcte, que votre travail est juste. Nous avons choisi la voie du développement sous le slogan «Tous ensemble – le progrès pour tous».

D’un point de vue général, en trois ans, l'Inde a fait des progrès et a atteint une place qu’elle mérite. Le monde attend beaucoup de l'Inde, et l'Inde essaie de répondre à ces attentes.  Cette période de trois ans a été une période satisfaisante, une période heureuse. Cette expérience de trois ans montre que, dans les deux années à venir, la vitesse de notre progression va encore accroître, et nous atteindrons les objectifs fixés, notre rêve de changer la vie de la plus pauvre personne de notre pays deviendra enfin réalité.

RT : La Russie et l’Inde ont des relations cordiales depuis des décennies ; la Russie est le principal fournisseur d’armes pour votre pays. Vous avez évoqué que les relations indo-russes peuvent aller plus loin que les simples relations politiques. Même s’il n’est pas très populaire d’être amis avec la Russie aujourd’hui, pourrions-nous vraiment établir des liens plus profonds entre nos pays, par exemple, dans des domaines tels que l’aviation civile ou l’énergie nucléaire ? 

N. M. : Je pense que nous devrions préciser certaines de vos informations. L'amitié entre l'Inde et la Russie a une longue histoire. A chaque tournant, notre amitié a fait preuve de sa solidité. Nous avons été ensemble lors de temps difficiles, et dans les moments de prospérité. Dans notre amitié, ce ne sont pas les relations d’«achat-vente» mais la confiance qui joue un rôle majeur. Quand nous luttons contre le changement climatique, nous le faisons ensemble. Nous menons également ensemble la guerre contre le terrorisme dans le monde. Nous travaillons aussi sur les moyens de stimuler le développement économique des populations pauvres en Inde. Nous collaborons dans le domaine de la recherche et du développement,  dans l’agriculture et même dans la gestion de crises. Vous ne trouverez pas de domaine dans laquelle l'Inde et la Russie ne pourraient penser et agir ensemble. Récemment dans l’Etat du Gujarat s’est déroulé le Sommet de l’investissement du Gujarat (Vibrant Gujarat Investment Summit). Le vice-Premier ministre russe assistait à cet événement et il a beaucoup contribué au développement économique de cet Etat. Notre coopération est multilatérale, et il ne s’agit pas seulement du commerce d’armes. Donc l’information est incomplète.

RT : Vous êtes à l’origine d’une politique économique flexible, vous avez introduit des programmes comme «Make in India» et «Startup India», qui visent à faire de l’Inde un leader de l’innovation. L’économie indienne peut-elle être flexible alors que la mondialisation se fait irréversible ?  

N. M. : Aujourd'hui, tout est lié dans le monde, tout est interdépendant. Notre ère technologique reflète les changements internationaux. La technologie a transformé l’être humain en un «homme de réseau» tellement ces changements sont grands. Aujourd'hui, dans le contexte de la mondialisation et de perspectives internationales, il n’y a qu’un seul chemin : le développement. L'Inde a beaucoup réussi de ce point de vue. Une famille heureuse est une priorité en Inde. L’idée que «le monde est une unique famille» est le fondement de la philosophie indienne. Il est donc naturel que le progrès de notre pays se construise autour de cela. Chez nous, la société est l’axe central du développement économique. Nous devons faire un effort particulier dans les régions du pays qui ne sont pas suffisamment développées. Il faut d’abord amener l’électricité dans les régions où il n’y en a pas. Il faut installer des cuisinières à gaz dans les maisons où il n’y que des poêles à bois. C’est à cela que nous travaillons avec le slogan «Tous ensemble – le progrès pour tous». Notre force c’est 800 millions de personnes, dont 65% ont moins de 35 ans. C'est notre plus grande richesse. Et cette force devrait aider non seulement l'Inde, mais le monde entier. C’est ce que nous poursuivons.

RT : Malgré la croissance économique, il y a toujours une hiérarchie dans la société indienne. Ne croyez-vous pas que cela puisse empêcher l’Inde de jouer un rôle crucial dans le monde à l’avenir ?

N. M. : Aujourd'hui, le monde entier croit que le XXIe siècle est l’ère de l'Asie. Et beaucoup croient que l'Inde y joue un rôle très important. Je n'ai aucune raison de penser le contraire. C'est un pays doté d’une population d’un milliard deux cents millions de personnes, de traditions vieilles de plusieurs milliers d’années, d’une grande diversité : 100 langues et 1700 dialectes. Notre pays est très diversifié, et nous essayons de faire en sorte que chacun obtienne ce qu'il mérite, et qu’il ait la chance de faire ses preuves. C’est l’idée centrale de tous nos projets.

Faire avancer notre société dans son ensemble est notre intention, c’est pourquoi nous avons adopté le slogan «Tous ensemble – le progrès pour tous». Nous avons commencé à investir d'énormes ressources financières pour que la personne la plus pauvre soit intégrée au processus économique. Pour que villages et villes reçoivent les mêmes services, pour que le fossé entre riches et pauvres diminue, pour qu’une personne instruite et une personne analphabètes aient les mêmes possibilités, pour qu’il n’y ait même pas de fracture numérique à l’avenir. Nous prenons en considération toute cela, pour réaliser nos projets, et les voir être couronnés de succès.

RT : Je voudrais vous poser une question sur votre réforme la plus courageuse, la monétaire, qui est censée rendre les gens moins dépendants de l’argent liquide et lutter contre l’évasion fiscale. Personnellement, je l’ai remarqué parce qu’il est difficile de retirer de l’argent ici. Mais malgré les difficultés, les gens ont soutenu cette réforme fondamentale et courageuse. Allez-vous continuer et mettre en place certaines réformes du travail, faciliter l’embauche et mettre un coup d’arrêt aux monopoles d’Etat ?

N. M. : Ecoutez, mon but est la transformation de mon pays. Les réformes sont un détail de cette transformation. Ces réformes doivent être correctes. Notre gouvernement prend l'initiative et agit conformément aux exigences de notre pays. Si nécessaire, nous prenons des décisions de grande envergure, sévères. C'est notre tradition. Mais toutes nos décisions sont pesées et conformes au principe du bénéfice de tous, du bonheur de tous. Le peuple a confiance en nos décisions. Quand il sent que nos décisions sont correctes, il soutient même celles qui sont les plus sévères. Nous avons remarqué au moment de la démonétisation que les gens la soutenaient. Des comptes dotés d'argent numérique, c'est ma voie. Je veux que notre société devienne une société sans argent liquide. Une société avec un minimum d'argent liquide est l'objectif que nous recherchons, et la technologie peut jouer un rôle très important dans cette affaire. Nous avons pris de nombreuses initiatives, et nous sommes convaincus que de grands progrès nous attendent. Nous avons déjà beaucoup fait dans le domaine des réformes du travail. Notre gouvernement prend soin des pauvres. De plus en plus de jeunes trouvent du travail sans être expatriés. Compte tenu de ces deux points, nous avons pu mener à bien de nombreuses réformes dans ce domaine.

RT : Monsieur le Premier ministre, j’aimerais discuter du rôle de l’Inde sur l’arène internationale. D’abord, en ce qui concerne l’Afghanistan : les taliban et Daesh y gagnent du terrain et Kaboul recherche l’amitié de l’Inde. Comment l’Inde peut-elle influencer la situation et aider ce gouvernement ?

N. M. : Quand on parle d'Afghanistan, on parle essentiellement du terrorisme. Le terrorisme qui est l'ennemi de l'humanité. Le terrorisme n'a pas de frontières. Il est là-bas aujourd'hui, il peut être ici demain. Par conséquent, toutes les forces qui croient en l'humanité doivent s'unir et combattre le terrorisme, le détruire et sauver l'humanité. Les notions de «bon terrorisme», «mauvais terrorisme», «mon terrorisme», «ton terrorisme» doivent disparaître. L'Organisation des nations unies (ONU) doit également prendre l'initiative et faire preuve de détermination. Elle doit depuis longtemps voter une résolution sur comment définir le terrorisme et ceux qui le soutiennent, mais il n'y a pas de débat ni de décision. Cette résolution est toujours en attente. Lorsque nous prenons l'Afghanistan dans ce contexte, l'Inde est un pays ami pour l'Afghanistan. L'Afghanistan est également un pays ami pour l'Inde. Nous sommes liés à l'Afghanistan par nos relations culturelles, par nos relations commerciales et notre coopération. Aujourd'hui l'Afghanistan est face à de nombreux problèmes. L'Inde participe à son développement économique et administratif. Par exemple, nous avons construit pour eux le bâtiment du Parlement et un barrage. Que ce soit dans le développement de infrastructures ou celui de la main-d'œuvre, l'Inde les accompagnera sur le chemin du développement. L'Inde a pris une décision ferme, et nous agirons en bon ami. Mais nous pensons que la solution à tous les problèmes de l'Afghanistan doit être trouvée par l'Afghanistan lui-même. Elle doit appartenir à l'Afghanistan et être mise en œuvre par l'Afghanistan. Il s'agira alors d'une solution durable. Nous devons aider l'Afghanistan à cela. La communauté internationale doit l'aider.

RT : Malgré des années des disputes territoriales, la Chine est le plus grand partenaire commercial de l’Inde. Selon les récents sondages, les Indiens sont très méfiants vis-à-vis de la participation de la Chine à l’économie indienne. Cela peut-il pousser l’Inde à tourner le dos à Pékin, alors qu’on parle de relations commerciales à hauteur de 70 milliards de dollars ?

N. M. : Ecoutez, quand le monde entier dit que le XXIe siècle est un siècle asiatique... on ne peut le nier. Cela signifie que l'Inde et la Chine auront un impact sur le monde entier. Les relations entre l'Inde et la Chine sont bonnes. Nos investissements augmentent chez eux, et les leurs chez nous. Quant au domaine économique, nos relations se développent également. Nos liens économiques émergent dans de nouveaux domaines et continuent d'augmenter. La nature des économies des deux pays est telle que leur structure est plus propice à la coopération mutuelle qu’à la  rivalité et la confrontation. Sachant que c'est notre force, nous allons avancer.  Cela donnera un élan au développement des économies des deux pays. Nous avons besoin d’eux dans les domaines dans lesquels ils sont forts. Ils ont besoin de nous dans les domaines dans lesquels nous sommes forts. Nous pouvons donc être complémentaires. L'Inde a l'intention d'aller de l'avant avec une compréhension complète de la situation. Mais il n'y a pas seulement nos deux pays dans le monde, il y a beaucoup d'autres pays autour de nous, et nous essayons toujours de nous conformer aux règles internationales et nous attendons des autres qu'ils respectent les règles internationales. C'est la responsabilité de notre pays avec une population de 1,25 milliard de personnes. Nous pensons aux intérêts de notre peuple, mais nous pensons également aux intérêts des autres.  Nous devons aller de l'avant en respectant les intérêts de chacun. Deuxièmement, il est temps de se respecter mutuellement, même si l'un est grand et l’autre petit. Chaque pays a sa dignité et il faut la respecter. En suivant ces trois-quatre principes nous développons nos relations et avançons.