Le service d’internet par satellite Starlink, développé par SpaceX et dirigé par Elon Musk, est désormais opérationnel au Sénégal. L’annonce a été faite par le milliardaire américain sur le réseau social X. Cette initiative, portée par l’État sénégalais, vise à combler les inégalités d’accès à internet, particulièrement dans les zones rurales, frontalières ou enclavées, où les réseaux terrestres peinent à s’imposer.
Concrètement, le gouvernement a négocié l’acquisition de 5 000 kits Starlink, dont 1 000 seront distribués gratuitement. L’objectif est de connecter un million de Sénégalais d’ici mi-2026 via des dispositifs de Wi-Fi communautaire. Les tarifs sont jugés accessibles par les autorités, avec un abonnement mensuel de 22 000 à 30 000 FCFA (environ 33 à 45 euros) et un équipement vendu entre 117 000 et 146 000 FCFA (environ 178 à 222 euros).
Officiellement, Starlink est présenté comme une solution « complémentaire » aux infrastructures existantes. Mais cette avancée soulève des interrogations. Le syndicat des travailleurs de Sonatel a dénoncé un « manque de transparence » sur les conditions d’implantation : type de licence, montant versé, garanties sur la souveraineté numérique. Ces points restent flous.
Boubacar Sèye : « La technologie n’est jamais neutre »
Au-delà des aspects réglementaires, certains alertent sur les implications politiques. Le chercheur sénégalais Boubacar Sèye, président de l’ONG Horizon sans frontières, met en garde contre une dépendance stratégique.
« Confier un tel levier à un acteur unique, sans contrôle démocratique effectif, pose un danger sérieux, notamment pour les pays africains et les États les plus vulnérables », avertit-il.
Pour lui, la question essentielle reste celle du contrôle : « Qui décide, selon quelles valeurs, et au nom de quels intérêts ? »
Il pointe aussi les positions idéologiques d'Elon Musk, qu’il qualifie de « proximité troublante avec l’extrême droite internationale ». Selon Boubacar Sèye, « la technologie n’est jamais neutre lorsqu’elle est portée par une idéologie ».
En 2023, l’ARTP (Autorité de régulation des télécommunications et des postes) avait déjà mis en garde contre la commercialisation illégale de kits Starlink. Cinq personnes avaient été interpellées. Cet épisode, bien que clos, continue d’alimenter la méfiance.
Entre inclusion numérique et risque d’ingérence technologique
L’économiste Georges Macaire Eyenga évoque une autre vulnérabilité : un « internet à deux vitesses ». Selon lui, Starlink pourrait renforcer les inégalités en offrant un accès stable mais réservé à une minorité aisée. Il souligne aussi le manque de redevabilité : « Des décisions prises aux États-Unis vont avoir des effets immédiats sur la connectivité au Sénégal. »
Dans un contexte de rivalité technologique, l’absence d’alternatives africaines ou eurasiatiques dans le secteur satellitaire laisse le champ libre à des acteurs occidentaux, dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec ceux des pays du Sud.
Le ministre Alioune Sall et le directeur de l’ARTP, Dahirou Thiam, assurent que Starlink opère sous un cahier des charges conforme au Code des télécommunications, et soumis aux mêmes obligations que les acteurs locaux (cybersécurité, fiscalité, protection des données).
Mais au-delà des garanties, plusieurs experts appellent à une vigilance accrue. Boubacar Sèye conclut : « L’Afrique ne doit pas devenir un terrain d’expérimentation pour des puissances technologiques déconnectées des valeurs démocratiques. »
Le défi est clair : adopter l’innovation sans sacrifier la souveraineté. Un équilibre délicat, mais indispensable, pour bâtir un numérique au service des populations, non dicté depuis l’étranger.