Michel Onfray est un philosophe et essayiste français, auteur de plus de 80 ouvrages. Fondateur de l'université populaire de Caen et créateur de la revue souverainiste Front populaire, il intervient régulièrement dans le débat politique.

Tout ça pour ça... par Michel Onfray

Tout ça pour ça... par Michel Onfray© Ludovic Marin Source: AFP
Passation de pouvoir entre Edouard Philippe et Jean Castex (image d'illustration).
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Quelles conclusions tirer du remaniement ministériel censé apporter un second souffle au quinquennat ? Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il poussé vers la sortie Edouard Philippe, pourtant populaire selon les sondages ? Michel Onfray livre son analyse.

Il est facile d’entrer dans un cerveau simple. On ouvre une porte, et, comme dans un moulin, on entre et on regarde : ce que l’on voit est simple comme le mécanisme simpliste et simplet d’un jouet d’enfant. Le remaniement ministériel du demi-mandat d’Emmanuel Macron en est un. 

Première leçon : lui qui a perdu les deux élections intermédiaires de son mandat, les européennes et les municipales, s’est débarrassé de son Premier ministre qui, s’il n’était pour rien dans sa première Bérézina, a emporté son Marengo haut la main dans sa ville du Havre. 

Qu’on se souvienne des effets de menton et du ton de matamore de Macron sur toutes les ondes : il n’était pas question que le Rassemblement national gagne les européennes, c’eût été le retour d’Adolf Hitler et, pour le Jean Moulin qu’il voulait incarner, une offense personnelle. Or, il a perdu. Qu’a-t-il fait? Il a dit que perdre de si peu c’était gagner… Les journalistes, aux ordres, ont acquiescé et repris ad nauseam les éléments de langage fournis par l’Elysée. Dont acte. 

Bien sûr, ce jeune garçon qui ne perd pas une occasion de prétendre que le général de Gaulle est l’un de ses modèles n’a rien fait ! Il est certain que, dans la même configuration politique, le général aurait entendu ce que lui disait le peuple et répondu à son propos de façon adéquate : soit un changement de Premier ministre avec remaniement ministériel aux couleurs du parti gagnant ou, plus probable, une démission et une dissolution de l’Assemblée nationale, sinon un référendum, pour reconstituer un pacte entre le peuple et lui. Que fit le gaulliste en peau de lapin qu’est Macron ? Rien… Mais, quand on connaît le personnage, et on ne peut plus l’ignorer tant il s’est répandu, on ne s’étonnera pas qu’entre le courage et la couardise il n’ait pas choisi le premier ! 

Les sondages étaient bons pour Edouard Philippe. Sa cote de popularité faisait honte à la sienne. Plus le Premier ministre grimpait, plus le chef de l’Etat chutait. L’Edouard caracolait en tête ; l’Emmanuel courait, poussif, derrière le char de son subordonné. Le second était premier ; le premier, très largement son second. Le second crut qu’en jetant l’attelage de son rival au fossé il serait premier à sa place. Le président de la République a trop regardé Ben-Hur et pas assez lu les historiens romains (ce qu’Edouard Philippe, lui, a fait, du moins : il connaît les livres sur Rome de mon vieux maître Lucien Jerphagnon, il l’a écrit…). Il y a du Néron chez Macron et du Marc-Aurèle chez Edouard Philippe. 

Du Marc-Aurèle ? Oui, car cet homme, dont je ne partage pas la ligne politique, semble avoir une ligne existentielle droite et verticale qui fait plaisir à voir. En plus de deux années d’exercice du pouvoir, il ne s’est rendu coupable d’aucun doigt d’honneur, même par procuration, d’aucune grossièreté, d’aucun mépris, d’aucune vulgarité, d’aucun mensonge, d’aucun narcissisme, d’aucun égotisme, d’aucun travestissement. Feue Sibeth Ndiaye n’a jamais eu besoin de lui tricoter une quantité de panoplies de rechange pour faire avaler l’une de ses insultes, l’un de ses dérapages, l’un de ses propos méprisants, l’un de ses changements de pied… On ignore le visage de sa femme et l’on ne sait rien de sa famille, il ne nous a pas gratifié de publireportages dans Gala ou Voici sur son chien et ses enfants, sa maison de campagne et ses lectures, on ne l’a vu ni en short ni en maillot de bain, il n’a pas tenu par la main son épouse un jour d’obsèques nationales – je songe à celles de Simone Veil… 

Si Edouard Philippe disposait de cette cote c’est probablement parce que, au-delà de la politique qu’il menait, il a été un homme digne et élégant. Or, depuis Sarkozy et Hollande, les Français en ont assez de l’indignité et de l’inélégance. Ils ne veulent plus forcément changer l’ordre du monde, encore que, mais ils souhaitent que ceux qui les représentent, même s’ils ne peuvent plus faire grand-chose depuis 1992, manifestent de la hauteur, de la grandeur, de l’éducation, de la distinction. Ils ne veulent pas d’un président faisant son footing en short et grimpant les marches de l’Elysée en sueur comme Sarkozy, ils refusent un François Hollande livreur matutinal de pain au chocolat en scooter à sa maîtresse, ils ne désirent pas un Macron validant les photos obscènes qui le représentent aux Antilles dans des postures indignes d’un chef de l’Etat. Ils souhaitent un homme debout. Avec Edouard Philippe, nous avions un homme debout. 

Et c’est parce que le peuple avait en Edouard Philippe un homme debout que le président de la République, qui n’en est pas un, l’a congédié. A moins, on le saura peut-être un jour, que ce soit le Premier ministre qui n’en pouvait plus de devoir composer avec ce genre de chef de l’Etat et qu’il ait pris l’initiative, lui, de retourner dans sa bonne ville du Havre. 

Car, on peut légitimement se le demander : pour quelle raison Emmanuel Macron s’est-il séparé d’Edouard Philippe, qui était le seul atout de son gouvernement ? Qu’il se sépare de Castaner, un ministre de l’Intérieur qui donne le baiser mafieux aux délinquants en même temps qu’il accable la police, de Sibeth Ndiaye qui affirme haut et clair que son métier consiste à enfiler les mensonges pour préserver le chef de l’Etat, ou de quelques autres ânes morts de son gouvernement, on le comprend. Mais Edouard Philippe ? 

La résolution de cette fausse énigme est simple : Macron ne veut pas d’un homme qui lui fait hypothétiquement de l’ombre tout de suite et, pour ce faire, il fait tout ce qu’il faut pour qu’il lui en fasse vraiment demain ! Voire : pas même demain, car, dès cette démission, Edouard Philippe devenait un présidentiable crédible qui rejetait Macron loin derrière – parlons vulgairement : au moins en troisième position après Edouard Philippe et Marine Le Pen aux prochaines présidentielles… 

Macron croit tuer Philippe, mais c’est lui qu’il frappe. Sauf à ce que ce Philippe ait pris l’initiative de partir, ce qui serait alors le geste d’un Brutus sans poignard qui, élégant une fois encore, tue plus sûrement qu’avec une lame. 

Personne ne croit à cette mission que le Président lui aurait donnée, pendant les deux années à venir, de constituer une majorité présidentielle en ordre de marche pour travailler à la réélection du chef de l’Etat ! Qui peut croire qu’un subordonné pourrait donner ce genre d’ordre à son supérieur ? 

Car, c’est la seconde leçon de ce remaniement : à quoi ressemble l’après Edouard Philippe ? A un spectacle de chaises musicales dans la salle polyvalente d’un village de province… Jean Castex est un perroquet qui va répéter le texte que Macron, dans le trou du souffleur, lui dictera. Ce Pyrénéen a beau rouler des épaules en disant qu’il ne sera pas un faire-valoir ou un collaborateur : or, il a été choisi pour ça. Pour quoi d’autre sinon ? Son passé ? Sa trace dans l’histoire ? La renommée de son nom ? Sa réputation au-delà des frontières de la France ? Il va vers soixante ans : qu’a-t-il fait de notable pour la France dans ce dernier quart de siècle ? Emporter la mairie de Prades ? Soyons sérieux, il n’a même jamais été élu député… 

Quelques jours plus tard, Emmanuel Macron lui inflige son premier camouflet : Castex dit qu’il va parler dans quelques jours, et quand ; Macron le reprend : il parlera après lui, donc après l’allocution du 14 juillet. C’est la première humiliation, il y en aura d’autres. 

Si Macron avait voulu s’inspirer du général de Gaulle, la chose était simple : soit il estimait, c’est mon cas, que la première leçon était une abstention à 60 % et il décidait alors, pour y répondre, d’une véritable révolution en changeant la constitution pour fonder un nouveau contrat social avec démocratie directe, recours aux référendums, instauration de la proportionnelle intégrale, élection du président de la République au suffrage universel à un tour. Soit il nommait Premier ministre l’un des grands gagnants de cette élection perdue pour lui, franchement perdue pour lui : un écologiste. Cette écologie urbaine et mondaine n’est certes pas la mienne, mais je suis un démocrate et un républicain : ils ont gagné, le président devait leur remettre le pouvoir. 

La raison noble, gaullienne et gaulliste, l’aurait voulu, elle l’exigeait même : le chef de l’Etat, élu au suffrage universel direct, doit entendre ce que lui dit son peuple d’ici la fin de son mandat lors des élections intermédiaires. Le contrat social rompu par un vote contre lui (une fois aux européenne, une seconde fois aux municipales, et ce en deux ans seulement…) oblige le chef de l’Etat, qui n’a de droits que ceux que les devoirs envers son peuple lui dicte : répondre à la demande du peuple. A défaut de refonder la République, un trop grand chantier pour le petit chef de l’Etat qu’il est, Macron pouvait, devait même, nommer ceux qui, en dehors des abstentionnistes, avaient gagné cette élection : les Verts. 

La raison ignoble et mitterrandienne l’aurait voulu aussi. Car c’eût été, en plus, une bonne opération électoraliste pour lui, mais pas forcément pour le pays : Macron aurait ainsi mis les écologistes urbains au pied du mur et montré à la face du pays leur impéritie à conduire les affaires de l’Etat dans un monde qui est loin d’obéir à leur idéologie simpliste. Il aurait ainsi mis à jour le fait qu’il y a autant d’écologies que d’écologistes ; que le spectre va des écologistes mondains et bobos à la Borloo ou Juppé aux islamo-gauchistes radicaux genre Esther Benbassa, en passant par les apocalyptiques du style Cochet ou les ultra-motorisés allumés genre Hulot, sans oublier les idiots utiles du capitalisme mondialisé tel Cohn-Bendit ; que l’éolien est plus polluant que le nucléaire ; que la religion de l’écologisme indexée sur Greta Thunberg n’a pas grand-chose à voir avec les petits calculs électoralistes des dévots de la trottinette à Paris… C’eût été l’occasion pour Macron de montrer aux écologistes qu’ils n’étaient jamais aussi forts et désirables que dans l’opposition. Il aurait pu ainsi aborder les prochaines présidentielles débarrassé de cette menace que, par son incapacité à faire ce choix, il va nourrir et engraisser pendant deux ans ! Il aurait laissé derrière lui un cadavre exsangue, il aura devant lui un géant aux mains d’autant plus propres qu’il n’aura pas de mains – que les mânes de Péguy me pardonnent le détournement de son image… 

Or la constitution de ce nouveau gouvernement, la chose a été dite sur toutes les ondes, procède du classique équilibrage de politique politicienne… Celui qui se veut de Gaulle agit comme un vulgaire président du conseil de la IVe République. Macron, c’est Pinay. Guère plus, guère mieux, guère au-delà.  

Car ce nouveau gouvernement recycle de mauvais ministres (Riester passe de la culture au commerce extérieur, Schiappa passe des femmes à la citoyenneté), il en écarte tout de même de francs mauvais (Castaner, Ndiaye, Belloubet, Pénicaud), il promeut des opportunistes (Pompili qui fut EELV, puis Parti écologiste, puis socialiste chez Valls et Cazeneuve, puis LREM, est enfin macroniste ; la pharmacienne Bachelot, qui fut chiraquienne sous Chirac, sarkozyste sous Sarkozy, fillioniste sous Fillon et désormais macroniste sous Macron, prend la suite de Malraux), il maintient un apparatchik du parti socialiste très efficace en matière de ventes d’armes aux monarchies pétrolifères du Golfe (Le Drian), il confirme des traitres passés des Républicains à Macron (Le Maire, Darmanin), il valide même un ovni qui, contre la règle imposée à tous, a le droit d’être maire et ministre, puis nommé à l’Intérieur bien que poursuivi en justice pour une affaire de viol (Darmanin), il en frustre un qui fut bon en son temps dans son domaine mais qui, en se faisant par trop courtisan, a épousé la chute de son maître en pensant qu’il travaillait à sa nomination à Matignon (Blanquer), il promeut un va-de-la-gueule à la justice (Dupond-Moretti) présenté comme un Jean Valjean défenseur des pauvres, mais qui fut celui du président congolais, de Balkany et de Cahuzac. 

C’est probablement ce que Macron appelait «se réinventer» et «emprunter un nouveau chemin» ! Mais c’est un chemin qui ne mène nulle part ! 

Michel Onfray

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